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Death Parade et le complexe de Pinocchio

HR

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2850 mots - 14 minutes

Bon, il serait peut-être temps de faire vivre ce blog… Ne comptez pas sur moi pour vous ressortir l’éternel discours “j’ai arrêté l’animation japonaise parce que j’ai mûri”, c’est une attitude que j’ai toujours soigneusement évité, et j’ai toujours défendu mon intérêt pour ce medium pour ce qu’il a d’unique au delà du simple exotisme ou d’une crise d’adolescence passagère. Je jette toujours un oeil aux sorties saisonnières même si je ne me penche au final que sur une poignée d’entre elles. Aimer le cinéma n’implique pas de se sustenter de toutes les bouses qui sortent, il en est de même pour l’animation japonaise. Bref, je vais vous parler d’une série de cet hiver (début 2015 donc) qui a su titiller mon intérêt, Death Parade. La série est réalisée par Yuzuru Tachikawa, dont le seul autre poste de directeur de l’animation est sur une petite OVA qui parle de voyage dans le temps, Arata naru Sekai: Mirai-hen, et qui a dirigé une poignée d’épisodes sur des séries qui ont quand même un certain calibre, Bleach et Dantalian no Shoka de Gainax entre autres. La production en elle-même est laissée aux soins de Madhouse, et vous pouvez retrouver la série sous nos latitudes sur le catalogue d’ADN.

Boulevard Billard de la mort

Avant d’être une série, Death Parade était une OVA sortie en 2013 avec un statut un peu particulier. Le projet faisait partie d’une initiative de l’Agence pour les affaires culturelles (plus simplement bunkachō), qui, prévoyant de relancer l’étincelle créative de l’industrie de l’animation, allouait un budget de 214,5 millions de yen à la JAniCA​, association de professionnels de l’industrie formée en 2007 qui regroupait un certain nombre de grands noms de l’industrie, à commencer par feu Satoshi Kon (c’est décidément toujours aussi difficile à écrire…). Nommée au départ Wakate Ikusai Animator Project (若手アニメーター育成プロジェクト), le but de l’initiative était de financer des projets placés sous la houlette de jeunes talents de l’industrie pour développer leur expérience - une sorte de Anime no Chikara mais plutôt centré sur les animateurs donc, et sur des courts métrages. Parce que le pouvoir de l’animation, il est avant tout entre les mains des animateurs.

En tout cas, preuve de son efficacité, l’initiative est aujourd’hui devenue annuelle et a été renommée Anime Mirai. Les courts-métrages sortent rarement de l’ombre des grosses séries saisonnières, mais ils n’en restent pas moins souvent très intéressants et marquants : on peut notamment citer Little Witch Academia qui a lancé TRIGGER (Kill la Kill), dont le succès et l’impact ne sont plus à prouver au vu du mouvement “sorcières en jupons” qu’il a lancé, la suite devrait d’ailleurs bientôt arriver. Mais on est ici pour un autre de ces projets dont Death Parade est la continuité : le bien nommé Death Billiard. Lui aussi dirigé par le (relativement) jeune et inexpérimenté Tachikawa, il nous plongeait dans une partie de billard endiablée dont l’issue devait déterminer le sort de l’âme des deux concurrents dans un purgatoire aux airs de bar classieux. Quelques joyeusetés venaient pimenter l’affaire : chaque boule de billard représentait un élément de l’anatomie des joueurs, la partie se transformant en séance de torture qui poussait les joueurs jusque dans leurs derniers retranchements sous les yeux impassibles de Decim, propriétaire des lieux et arbitre psychopompe.

L’OVA a apparemment convaincu, avec sa réalisation soignée et son principe au potentiel dramatique certain. L’ambiance générale me rappelait déjà une autre série qui se déroulait dans un bar, Bartender. Il n’y avait aucune histoire d’après-vie, mais trouver le cocktail le plus approprié pour un client dont on voit la vie défiler sous nos yeux annonçait déjà ce Death Billiard, je ne serais pas étonné si Tachikawa s’en était inspiré. Ce qui a fait le plus parler dans ce court métrage, c’est surtout sa fin ambigüe : lorsque les personnages ont terminé leur partie, poussés dans leurs derniers retranchements, il incombe à Decim de les placer dans deux ascenseurs dont on apprend dans Death Parade l’utilité exacte. Deux masques de théâtre Nō ornementent leurs portes, l’un souriant, l’autre démoniaque. L’un correspondant forcément à l’enfer, l’autre au paradis, mais lesquels, et s’il y avait un subterfuge ? C’est surtout cette question laissée en suspend qui m’avait marqué et fait apprécié le court métrage à l’époque, au delà de son animation très soignée et chorégraphiée dont a hérité Death Parade. Je conseille aux curieux d’y jeter un oeil, pour comprendre d’où vient l’idée de la série exactement. Et jetez un oeil aux autres projets Anime Mirai moins plébiscités tant que vous y êtes, y’a des choses super intéressantes à se mettre sous la dent. Oji-san no Lamp, Tansu Warashi, Wasurenagumo, Ryo, tous dans des styles très différents qui valent le coup d’oeil.

Death Parade 2

Elegance, une définition. - Death Parade © Madhouse

Le rêve de Gepetto

Ce que j’appelle “complexe de Pinocchio” s’illustre dans la série à plusieurs niveaux. Dans sa production d’abord : à la manière de Death Billiard, Death Parade est introduite par un épisode qui confronte deux personnages dans une partie de fléchettes qui décidera de leur sort. La série se présente alors à nous sous un format épisodique, on s’attend chaque semaine à trouver une histoire de ce type autour d’un jeu “de bar” révisé. Mais ça s’avère être un poil plus compliqué : le second épisode, au lieu d’embrayer sur une seconde histoire, nous présente l’intrigue du premier épisode sous l’angle nouveau d’une jeune fille qui vient de rejoindre Decim pour l’accompagner dans son rôle d’arbitre. D’entrée de jeu, la série répond aux questions laissées en suspend à la fin du court métrage et met totalement en doute la fiabilité de l’arbitre et du système de purgatoire en lui-même. Intéressant. Dans un vocabulaire que j’illustrais dans un précédents billet, je dirais que Death Parade présente un format encore plus complexe que le Stand Alone/Complex : les épisodes jouent avec le spectateur et passent de façon inattendue de l’épisode-histoire hebdomadaire à un fil rouge qui va d’un bout à l’autre de la série : d’un côté les jugements par les arbitres, de l’autre un bouleversement progressif d’un système à première vue si bien huilé. On tient là à mon sens l’aspect le plus intéressant et “novateur” de la série… sauf que c’est à moitié assumé et que ça affaiblit tout le reste, la faute à une absence totale d’intrigue digne d’intérêt.

Côté réalisation, la fluidité et le sens du détails sont tels qu’il en ressort un sentiment de vallée dérangeante : le côté marionnettes/guignolesque est en outre accentué par des visages distordus par les émotions, en opposition avec le réalisme chorégraphié des mouvements - une simple partie de bowling se transforme en spectacle pour les mirettes à chaque lancer de boule, les élément en 3D sont aussi soigneusement intégrés de façon à permettre des jeux de caméras à en perdre la tête autour des divers éléments comme fléchettes et boules de billard. Une facilité qu’on ne retrouve jamais au niveau des décors, toujours soignés et fouillés à l’extrême, et c’est bien comme ça que j’aime mon CG : réfléchi, et utilisé avec parcimonie. Tout au long de la série, les compétitions semblent n’être d’une excuse pour mettre en avant la virtuosité des animateurs. Virtuosité, c’est le maître mot, puisqu’on reprochera facilement à la série de faire dans la démonstration sans âme, une tare que ne connaissent que trop bien les projets Anime Mirai, et dont la série hérite aussi malheureusement. Au delà de l’oeuvre originale qu’elle constitue, ce qui devient assez rare dans le domaine de l’animation japonaise, la série est alourdie par un premier degré constant qui l’empêche d’être plus qu’une exercice de virtuosité sans prise de risque, point de vue ou construction de genre.

Vous vous attendiez à une critique de la justice et de la peine de mort encore effective au Japon ? Death Parade n’est rien de tout ça, et pourtant le potentiel était bien là. La preuve : on se souvient plus volontiers des séquences d’animation chirurgicale ou plus démente que de celles qui sont supposées porter l’émotion, le message de la série (à l’exception de la scène du patinage du dernier épisode et sa jolie musique peut-être). Très paradoxalement, Death Parade pend au bout des fils d’un marionnettiste qu’elle se donne beaucoup de mal à cacher en vain. Ou alors c’était son objectif depuis le départ, au contraire de ce que la bribe d’intrigue, qu’on peut tout juste qualifier de trame scénaristique, nous faisait miroiter. Les marionnettes sont au cœur du concept de la série, et aussi de ses défauts. Doit-on y voir une critique de l’animateur lui-même, comme un marionnettiste obsédé par des marionnettes de marionnettistes ?

Death Parade 3

“Qu’est-ce qu’on s’emmerde… tiens, et si je complotais ?” - Death Parade © Madhouse

Le rêve de Pinocchio

On en revient à cette intrigue qui a la fâcheuse tendance de n’avoir pas l’ombre d’un enjeu. Death Parade développe un purgatoire qui fonctionne comme une petite PME, loin des clichés habituels et des histoires de shinigami dont nous inonde la culture japonaise (le générique totalement cool illustre ça à merveille). Vous y trouverez des employés (les arbitres), un chef de service (Nona) et tout un tas d’autres services (le tri des âmes, le traitement de la mémoire brute des morts) et un PDG aussi sympa qu’il peut être distant et inquisiteur (Oculus a.k.a face de lotus). Et comme toutes les entreprises, tout n’y tourne pas rond et les syndicats et grèves ne sont pas loin, dans ce cas là on est même pas bien sûrs que le produit final ne soit pas une grosse arnaque. Des inconnus décident que ton existence ne vaut rien et t’envoient dans le néant, ou que tu étais quelqu’un de bien et tu as droit à la réincarnation. Une approche qui a quelque chose de karmique, mais on pourrait tout aussi bien de se dire que les vilains garçons devraient plutôt être renvoyés sur terre pour mûrir davantage et les gentils dans le néant parce qu’ils ont assez souffert. Le jugement est expéditif, arbitraire et manichéen, on repassera pour les 50 nuances de gris.

L’âme est ici industrialisée comme n’importe-quel autre produit parce quelqu’un l’a décidé (Dieu, qui apparemment a pris des RTT sans fin, God Is Dead comme dirait l’autre), pour le meilleur et pour le pire. Ce qui se rapproche le plus de la figure anthropomorphique de la faucheuse : Castra, qui trie les âmes fraîchement arrivées et porte une sorte de crâne de reptile (mammifère primitif ?) sur la tête, poste apparemment important au sein du purgatoire de fortune. D’autres arbitres comme Ginti mériteraient davantage de place sur le devant de la scène, mais leurs apparitions sont finalement secondaires et sans lien avec l’intrigue, tout juste proposent-elles quelques axes de réflexion supplémentaires sur le rôle des arbitres dans ce système que Nona veut mettre en déroute pour des raisons qui resteront cryptiques.

Death Parade 4

“Tremble, Peter Parker !” - Death Parade © Madhouse

Dans ce joyeux manège de protagonistes qui font leur boulot sans se poser de questions dans un style tout kafkaesque, Decim nous est présenté comme la clé des ambitions de Nona. Il incarne lui-même un autre paradoxe : seul arbitre humanisé par les entourloupes de Nona, il est aussi le moins expressif et caractériel des arbitres et personnages qui nous sont présentés, preuve s’il en est qu’on peut être introverti et sensible, ce qui a tendance à rendre le personnages très attachant en ce qui me concerne. Les interactions du casting haut en couleur sont le point fort de la série, au delà des éclats dramatiques des morts en attente de jugement. Leurs personnalités marquées suffisent à rendre un épisode plaisant à regarder (Ginti/Mayu <3), j’aurais préféré que la série se concentre davantage sur ça au lieu de nous présenter une fausse intrigue qui prend beaucoup de place pour un final qui ne règle rien, ça aurait bien mérité quelques 26 épisodes pour développer tout ce beau monde. Le potentiel reste donc largement inexploité niveau personnages et intrigue.

En dépit de ses airs de carpe pas fraîche, Decim est un personnage intéressant parce qu’il est lui-même marionnettiste, ajoutant à sa vaste collection le souvenir des âmes qui ont traversé son bar. Sa fascination pour les humains rappelle celle de Pinocchio. Decim est lui-même une pièce d’un système dont il ne désire que se détacher pour embrasser son humanité, comme Pinocchio rêve de devenir un vrai petit garçon. Sa froideur apparente cache une volonté timide d’ouverture et d’émancipation (une forme de gélotophobie) ? Mais ce sont les règles, les arbitres n’ont pas le droit d’être humains, le système faisant tout ce qu’il peut pour les écraser et les réduire à cette unique fonction de juge. Mais qu’en est-il réellement, étaient-ils humains un jour, sont-ils capables d’éprouver les émotions de ceux qu’ils jugent, auront-ils eux aussi droit à la réincarnation ou au néant un jour ? Ça fait beaucoup de questions sans réponses.

Death Parade 5

Un design badass à souhait pour un rôle sans intérêt. Aussi valable pour la jolie arbitre au crâne rasé aux airs de Furiosa de Mad Max : Fury Road, dont j’adore le design et qui reste cantonnée à un rôle de figurant… (et coucou Spike Spiegel !) - Death Parade © Madhouse

Nona a justement choisi Decim pour cette fascination, on apprend qu’elle ne lui a pas “donné” son humanité, mais qu’en lui confiant un humain elle l’a poussé à renouer avec son humanité pour mettre en branle le système entier et faire basculer l’hégémonie d’Oculus. En vain, encore une fois. Decim doit alors faire face à son propre rôle de pantin d’Oculus, la fin de la série repose sur cette contradiction, et on termine sur le personnage qui reprend ses jugements comme si de rien n’était… mais avec un peu plus de sensiblité ? Dommage que le passage le plus intense de Death Parade ne soit pas son final pas bien passionnant ou original, mais la résolution d’une intrigue secondaire dans un couple d’épisode centré sur le jugement de deux meurtriers. Peut-être que la série aurait dû s’arrêter là.

En terme de réalisation comme d’intrigue, on retrouve l’image de la marionnette marionnettiste, créateur hanté par sa création, avec tous les axes de réflexion et les impasses que ça implique. La réalisation parfaite, trop parfaite, constraste avec les débordements dramatiques des jugements, la recherche de la virtuosité nuit même à l’impact émotionnel en en faisant toujours trop. Les personnages sont à moitié developpés ou pas du tout, seule Chiyuki a le loisir d’être au devant de la scène - à quoi bon ? Et vraiment Nona, tout ça pour ça ? La série reste un joli spectacle avec quelques initiatives intéressantes en terme de construction, et surtout c’est une série ORIGINALE, qui tente quelque chose, et ça, ça fait du bien. Dommage simplement qu’elle n’aille pas jusqu’au bout de ce qu’elle entreprend. Pour Death Parade, Gepetto est Pinocchio.


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