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Mythologie Scandinave (2) : La Genèse

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Temps de lecture :

5037 mots - 25 minutes

Dossier Mythologie Scandinave

(1) Une première approche (2) La Genèse (3) Le Crépuscule des Dieux (à venir)


Après avoir abordé la mythologie dans ses grandes lignes et ses aspects les plus connus dans un 1er billet, quoi de plus naturel que de présenter la naissance de l’univers telle que la conçoivent les mythes et légendes nordiques ? Toute religion, tout mythe aborde le début de son temps par un bouleversement global de l’ordre établi (ou du néant qui existait au préalable), et souvent par l’apparition d’une entité dans cet assemblage global du cosmos : cette entité, centrale et omniprésente, c’est l’Homme (et bien souvent l’homme sans majuscule, la femme intervenant peu après, d’une manière plus individuelle et divisée, le sexe masculin représentant plutôt l’Humanité entière et le groupe dans le sens le plus large du terme comme dans les mythes créationnistes chrétiens). Pourtant, les mythologies antiques s’opposent à cette anthropocentrisme et content souvent l’intervention de forces supérieures précédant l’apparition des Hommes sur terre. Un aspect qu’on retrouve aussi de manière très appuyée dans les mythes nordiques. C’est l’opposition de forces radicalement opposées qui enclencheront en premier lieu la création du cosmos animé scandinave.

Mas avant de commencer, un petit récapitulatif de la cosmologie scandinave en image :

cosmologie

Illustration de départ par Crystal Rose (Elfwood™)

Au commencement des temps, à une époque immémoriale, bien avant la création de la terre des hommes, fut créé Niflheim. Monde glacé, sombre, statique et noyé dans un épais brouillard, il y régnait une froideur sans équivalent et on n’y trouvait que silence, ombre et immobilité. Au delà du royaume obscur s’étendait le vide du Ginnungagap, abîme sans fin qui renfermait le néant originel dans lequel le monde serait enfanté. Puis à l’opposé de Niflheim naquis une lumière éclatante et chaude, qui se transforma en flammes voraces et insupportables pour tout être assez fou pour s’aventurer dans ce plan. Surtur s’éleva des flammes et protégea depuis leurs frontières, armé de son épée brûlante. Ainsi fut Muspellheim, royaume de la lumière flamboyante, du feu, de la chaleur et du mouvement perpétuel. Entre les deux mondes primordiaux, le Ginnungagap fut bientôt figé par les glaces de Niflheim au Nord et embrasé par les flammes de Muspellheim au Sud. Lorsque les étincelles du royaume de feu atteignirent les frontières de Niflheim, ces dernières fondirent pour former la source des douze rivières originelles Elivagar : Hvergelmir, souvent imagée comme un chaudron bouillant ou un puits.  L’eau des douze rivières emplit le gouffre du Ginnungagap, et, au point de rencontre des énergies colossales, la chaleur adoucie de Muspellheim, sa lumière et la fraîcheur humide de Niflheim engendrèrent la vie. Modelant peu à peu la forme d’un homme, les ruissellements formèrent le corps d’un être sur les eaux glacées, père des Géants, première race ayant foulé le monde (qu’on nommera plutôt Jötuns, puisque le nom “Géant” est dérivé d’une série de transcriptions inexactes, les géants scandinaves ne possédant pas par extension une grande taille : le terme fait plutôt allusion à leur statut égal à celui des dieux) : Ymir.

audhumla

“Audhumla”, peinture de Nicolai A. Abildgaard (1743-1809). Ymir se nourrissant au pi de la vache primordiale Audhumla, crée par les énergies complémentaires de Niflheim et Muspellheim au même titre que le premier Jötun. Buri et Bor émergent des glaces, libérés petit à petit par Audhumla qui lèche les massifs glacés pour s’alimenter.

La première œuvre de la création, une vache ? Vous verrez que ce n’est pas le seul point étonnant qui caractérise la cosmogonie du monde scandinave. Symbole important auprès du peuple nordique, et capital pour les éléments fondateurs de la société comme le commerce et l’approvisionnement en nourriture, la vache primordiale n’a pourtant pas à avoir honte de l’importance qui lui est donnée. Avant de devenir un simple produit de la société de consommation actuelle,  la descendante des Aurochs antiques chassés par les hommes préhistoriques et domestiqués par Babylone a pendant longtemps bénéficié de la faveur des hommes, tour à tour mère nourricière, déesse et élément clé de la fondation du monde, un aspect sacré qu’on retrouve encore parfois aujourd’hui, comme en Inde (les vaches offrant leur lait aux nouveaux-nés et étant indispensable à l’agriculture, il elles sont considérées comme intouchables). L’animal est pour ainsi dire l’emblème du quotidien des hommes, de la prospérité humaine et a peu à peu acquis une importance capitale pour les civilisations qui l’ont courtisée. Les divinités et créatures bovines sont légions dans les mythes d’une multitude de civilisation, d’Hathor en Egypte au Minotaure en Grèce, en passant par les mythes de Mésopotamie avec le Taureau Céleste d’Ishtar ou la monture d’Adad, et la cour de Krishna dans l’hindouisme moderne. La Corrida hispanique est l’un des rites de sacrifices symboliques les plus répandus la mettant en scène, bercé par nombre de traditions ancestrales. La place de première figure animale de la Création revient donc de droit à Audhumla dans la mythologie germanique, puisque la Vache est sans doute la plus vieille divinité du monde. Symbole puissant de la Terre Mère, sa présence sonne comme un hommage aux premières religions des hommes. C’est aussi un des aspects des mythes nordiques : on y trouve de nombreux reflets d’autres religions animistes originelles et contemporaines.

Il est aussi intéressant de souligner la dichotomie évidente qui lie les deux forces qui ont enfanté les neufs plans : chacun des enfers primordiaux regroupe une variété de concepts qui s’opposent en se complètent. Obscurité absolue, silence, froid, glace, brouillard, inertie, lourdeur, féminité de Niflheim trouvent leurs parfaits antagonistes dans la Lumière éclatante, le bruit, la chaleur, les flammes, la clarté, le mouvement perpétuel, la légèreté et la virilité de Muspellheim. Ce qui apparaît être un conflit est surtout la caractéristique d’une relation étroite entre deux puissances créatrices ultimes à la base de toute existence. Elles sont représentées par un chaudron et une épée enflammée, et liées au même titre que le sont le Ying et le Yang orientaux, à la fois contraires et indissociables comme le sont l’Ombre et la Lumière. La Lune et le Soleil incarnent à eux seuls ce système, qui se rapporte à toute forme d’existence dans l’univers comme les saisons terrestres (Été et Hiver, Printemps et Automne). Deux facettes d’une même pièce qui trouvent leur équilibre au centre du Gunningagap, des tourments du Chaos naissant toujours l’Ordre. On reparlera de ce dernier concept un peu plus loin. L’ancrage de la dualité primaire de la Genèse nordique tient donc non seulement de l’ordre du culte créationniste, mais il est surtout profondément philosophique. C’est bien là une preuve que les mythes sont la représentation la plus pure du monde par l’homme et sa pensée, c’est ce qui rapporte leur étude aux richesses considérables qu’ils ont à nous offrir.

yingyang

La logique des énergies de Niflheim et Muspellheim peut être mise en relation avec l’opposition Ying et Yang dans la pensée confucianiste chinoise.

Mais revenons à nos moutons, l’histoire de la création du monde selon les mythes scandinaves et encore loin de toucher à sa conclusion. Les quatre rivières de lait qui se déversaient du pi d’Audhumla subvenaient aux besoins d’Ymir, et la vache primordiale apaisait sa faim en léchant la glace qui couvrait maintenant le Gunningagap. A force de consommer progressivement l’eau salée des massifs, elle mit petit à petit à jour Buri, dit le  Créateur, premier dieu scandinave en tant que tel. Durant le sommeil d’Ymir, deux Jötuns mâle et femelle naquirent de la sueur de sa main gauche (de ce couple naquis la race des premiers Jötuns, et par descendance Bestla et son frère dont on ne connaît pas le nom), et il est conté que ses deux pieds engendrèrent un fils, Trudgelmir. Tout ce petit monde fut le point de départ généalogique des différentes races habitant les plans supportés par Yggdrasil (qui n’existait pas encore). Buri eut un fils, Borr, qui épousa Bestla et lui fit trois enfants : Odin, Vili et Vé. Pendant ce temps, les Jötuns formèrent la race des Hrimturses, Jötuns de glace, familiers avec les Jötuns de feu créés dans les braises du cœur de Muspellheim par Surtur.

Pour y voir un peu plus clair dans ce méli-mélo générationnel, voici un arbre généalogique des noms qui ressortent le plus souvent dans les mythes scandinaves :

Arbre Généalogique

Cet schéma met parfaitement en évidence le grand nombre de métissages qui ont eu lieu entre les différentes races mythiques scandinaves, Aesirs et Jötuns pouvaient ainsi lier des relations amicales, voire amoureuses, qui engendrèrent certains dieux majeurs, les Vanadirs eux-mêmes tirent leurs origines de ce métissage. Notez que les Alfes, peuple lumineux d’Alfheim, ne sont pas une création divine : leurs origines sont troubles, on parle parfois d’une conception progressive par les énergies rémanentes de Niflheim et Muspellheim. Ils sont considérés comme des êtres supérieurs et retranchés par rapport aux autres races, souvent observateurs plus qu’acteurs. Nota bene : l’orthographe des noms est variable selon les versions et les transcriptions des mythes, j’ai donc simplement choisi d’utiliser les plus simples à retenir, ou les plus souvent utilisés.

La paix aurait pu perdurer autour de cette communauté fraîchement créée dans laquelle résident dieux et Jötuns, mais le calme fut de courte durée. Comme la mythologie chrétienne base la création du monde sur un unique et immuable péché, la formation du monde scandinave tel que le portent les branches d’Yggdrasil repose sur un acte bien plus violent, un crime impardonnable qui condamnera les dieux à leur propre déclin bien plus tard, c’est une certitude inévitable dont ils ont conscience et à laquelle ils se prépareront. Nul ne sait ce qui provoqua l’évènement : jalousie, besoin de puissance, de liberté, le fait est qu’un jour Odin et ses frères tuèrent le grand Ymir. Il en découla la première grande catastrophe de l’univers scandinave, qui fut aussi la plus féconde (la seconde étant indéniablement le Ragnarök, dont nous parleront dans un futur billet). Le Jötun originel s’écroula à terre, et son sang inonda le fragile petit monde que se partageaient les premiers êtres. Les Jötuns primaires, dits anciens, ne purent échapper à la catastrophe, et, tel que le conte l’Edda de Snorri, s’éteignirent dans les flots du sang du géant. Seul un couple survécut au cataclysme à bord d’une arche : le descendant de Trudgelmir nommé Bergelmir et son épouse. Ils furent plus tard les parents de la nouvelle race Jötun, exilée sur l’un des neufs plans de l’Arbre-Monde, Jötunheim, et consacrèrent l’existence de leur race à une ultime vengeance qui provoquera de nombreux conflits avec les Aesirs et conduira les neufs mondes à leur perte. Il est intéressant de noter que cette version scandinave du Déluge  pourrait avoir été inventée de toutes pièces par Snorri lui-même, le principal intermédiaire entre la mythologie scandinave et le monde moderne, qui mettait un soin particulier à lier les mythes germaniques aux croyances chrétiennes dominantes à l’époque où il écrit l’Edda. Les dieux Aesirs, eux, survécurent à la catastrophe et amorcèrent la grande lignée divine qui dominera le monde et créera les hommes. Les plans scandinaves naissent donc d’une machination macabre qui, tout en engendrant fécondité, richesse et prospérité, détermina aussi son irrémédiable destruction.

Comme si le forfait n’était pas déjà assez abominable, Odin et ses frères décidèrent de s’adonner au jeu de la création avec le corps du défunt Ymir. Étendu au milieu du Ginnungagap, le cadavre subira un rituel précis qui donnera naissance au monde central destiné aux hommes : Midgard. La chair du géant formera montagnes, vallées, plaines et bassins océaniques, ces derniers se rempliront de son sang (de l’eau, puisque le géant est à la base formé de glace argileuse), ses os consolideront la terre tandis que ses cheveux formeront les premières forêts, ses sourcils une barrière contre les tentatives d’invasion futures des Jötuns. Chaque partie du corps d’Ymir sera soigneusement utilisée dans ce processus de création sacré. Des larves qui avaient commencé à ronger son corps naquirent les nains svartalfars (aussi appelés “Nibelungen”), qui furent eux-mêmes mis à contribution pour porter le crâne du géant qui servi à former le voûte céleste : Austri, Nostri, Vestri et Sudri portèrent l’édifice et placés aux quatre points cardinaux, d’où les noms d’Est, Nord, Ouest et Sud. Le reste de leur race, quand à lui, avait la lourde tâche de creuser la terre pour y déceler or et richesses. Au centre de Midgard s’élève une citadelle qui deviendra le demeure des Aesirs : Asgard (littéralement “Enclos des Ases”).  La cité divine sera elle-même liée à Midgard par un unique pont qui prend la forme d’un arc-en-ciel farouchement gardé par Heimdall : Bifröst. Pendant ce temps, les Jötuns fondèrent le monde qu’on leur connaît au delà des terres de Midgard. Les débris du géant formèrent alors les nuages, et le ciel fut parsemé d’étincelles provenant du lointain Muspellheim. Ainsi, lorsque Niflheim prenait le dessus la nuit tombait, et lorsque Muspellheim avançait le jour se levait, mettant en place la séparation du jour et de la nuit par ce combat sempiternel des deux éléments. La lumière fut.

La Mort d'Ymir

Illustration représentant Odin et ses frères à l’œuvre sur le corps brisé d’Ymir (auteur inconnu). Remarquez qu’Audhumla elle-même se noie dans le déluge provoqué par la mort du géant.

Dans un même temps, les dieux Aesirs plantaient une graine au centre d’Asgard. De cette graîne allait jaïr l’arbre le plus imposant de tous les temps, celui qui soutiendrait les neufs mondes et les lierait à jamais : Yggdrasil (littéralement “Destrier du Redoutable”, le “Redoutable” désignant Odin qui s’isola sur une des branches du frêne cosmique pour méditer, et en fit donc momentanément sa monture), l’Arbre Monde, aussi connu sous le nom de Colonne d’Irmin (le nom “Irmin” désignant aussi la figure d’Odin assis sur une branche d’Yggdrasil) commença son incroyable croissance. Ses racines se déployèrent au travers des plans de l’hémisphère Sud : l’une puisa l’énergie de la source créatrice Hvergelmir, et est peu à peu dévorée par Nidhogg, une autre s’enfonça à Jötunheim, dans la fontaine de Mimir, et la dernière était arrosée par les Nornes au puits d’Urd, en Asgard. L’arbre cosmique, symbole perpétuel de la renaissance mais aussi de ta fatalité qui condamne l’univers, marque la transformation de l’univers tel qu’il est connu dans les mythes scandinaves.

Mais quelque chose manquait encore à la face du monde. En effet, le jour et la nuit passant, le ciel restait bien vide, dénué des deux astres qui le caractérisaient : la Lune et le Soleil. Il était une fille de géant du nom de Nott, une femme mélancolique à la peau sombre qui enfanta avec plusieurs époux Aud, l’Aube, et Jord, la Terre. Avec son dernier amant, Delling, le Crépuscule, elle donna naissance à Dag, le Jour, qui lui avait le teint d’une blancheur sans pareil et resplendissait sans cesse de bonheur. A Nott et Dag, Odin confie deux chars et deux chevaux, Hrimfaxi (Crinière de Givre) et Skinfaxi (Crinière de Lumière) à la mère et à son fils et les envoie perpétuer une ronde dans les cieux. Depuis, la nuit et le jour se succèdent au rythme jours et du combat de Niflheim et Muspellheim. Des braises de Muspellheim et de glace de Niflheim, les dieux forgèrent le Soleil et la Lune qu’ils placèrent dans les cieux. Mais les astres devaient être conduits, et ils ne trouvèrent personne qui puisse parachever cette tâche jusqu’au Ragnarok. Un jour, un couple d’humain donna naissance à un fils, Mani, et une fille, Sol, qu’ils nommèrent en honneur aux astres divins qui trônaient dans les cieux. Punissant la prétention du père des enfants, Mundilfari, Odin envoya les deux enfants diriger deux chars qui portaient la Lune et le Soleil. Au jeune homme revint la tâche de porter la Lune au rythme des nuits, à la fille revient celle de porter le Soleil à celui des jours. Mais le couple ne doit jamais ralentir sa course, les deux chars étant poursuivis par deux loups affamés qui ne demandent qu’à dévorer les astres : Hati poursuit le Soleil en se léchant les babines, tandis que Skoll poursuit la Lune sans repos. C’est dans l’attente de la condamnation des deux astres qu’une Jötun de la Forêt de Fer avait envoyé les loups à la poursuite des astres. Reste à régler la succession des deux principales saisons des mythes germaniques : l’Été et l’Hiver : ce sont deux êtres radicalement opposés, Svasud et Vindsval, qui régnèrent sur la succession de la chaleur estivale et du froid hivernal : l’un été bon et bianfaisant, tandis que l’autre était froid et sombre, marquant encore une fois l’opposition primordiale des deux énergies primitives, les deux saisons étant bercées par le vent d’Hraesvelg, aigle titanesque perché sur les bords du royaume de Hel qui bat sans cesse des ailes, rappelant aux vivants leur funeste destin à chaque brise qui souffle, chaque tempête qui fait rage. Ainsi, le grand cycle se mit en place et perdura jusqu’à la consommation du destin des puissances.

Hati et Skoll

Illustration par Akreon (DeviantArt) représentant les loups Hati et Skoll, poursuivants du Soleil et de la Lune.

Et l’Homme dans tout ça ? A ce monde en pleine expansion, il était un élément capital. En effet, lorsque du corps d’Ymir fut formé la Terre, les dieux eurent besoin de vassaux capables de faire écho à leur pouvoir sur Terre. Ces serviteur des dieux, ce sont les hommes, dirigés par les lignées royales choisies par les dieux. Leur création est l’œuvre d’Odin et de ses frères, Vili et Vé. Le premier couple fut créé lors d’une promenade sur un rivage, alors que les trois frères croisaient le chemin de deux arbres dont ils avaient décidé qu’ils seraient les bases de leur nouvelle création. Le frêne devint le premier homme, et reçu le nom d’Ask. L’Orme forme quand à lui la première femme, qui reçoit le nom d’Embla. Vé leur offre vue, ouïe et odorat, Vili leur permet de se mouvoir librement et leur donne le don d’intelligence. Odin leur confère finalement l’émotion, et acheva le premier couple humain dont descendrait toute une nouvelle race sous la tutelle des dieux. Ainsi s’amorce un perpétuel combat pour la domination de Midgard, terre sans cesse menacée par les invasions Jötuns et les Svartalfars qui tentent de renaïtre des profondeurs. Aussi longtemps que les hommes seront la race dominant Midgard, les dieux auront son contrôle incontestable, en faisant leur principal fief contre leur funeste destinée. Mais ils ne feront au final que retarder l’inévitable. Car les Nornes qui tissent la toile du Destin, craintes par les dieux eux-mêmes, le savent bien et sont les détentrices de ce secret immuable : le temps n’est que prison : le passé condamne sans cesse le futur, il n’est pas de présent qui ne soit ni condamné, ni condamnatoire. L’équilibre repose sur le combat : la sérénité équivaut à l’absence de vie, la paix n’est que l’état de Niflheim avant toute création. Tant de points qui font de la dualité la valeur dominante de la cosmologie Nordique, l’équilibre, toujours imparfait, ne peut être le résultat que de la confrontation de deux opposés.

Cette dualité se retrouve aussi dans les rangs des dieux eux-mêmes, divisés en deux familles opposées, les Vanes et les Ases (Vanadirs et Aesirs) aux philosophies radicalement différentes. Les Vanadirs ne vivent que pour la richesse de l’instant, pour l’ivresse des sens et la domination du moment présent. Ils s’offrent sans cesse à ce que leur offre l’existence, et vouent un culte à l’opportunisme et aux plaisirs de la chair et de l’esprit. Les Aesirs sont quand à eux guidés par la guerre et la restriction, tentant par dessus tout de maintenir le fragile équilibre qu’ils ont créé, diffusant le savoir et la connaissance comme de grandes vertus permettant d’accéder à la sagesse. Les origines des deux familles sont confuses, nul ne sait exactement à quel moment les dieux se sont divisés, on sait néanmoins qu’ils vivaient tous à Asgard jusqu’à un évènement déclencheur qui amorcera le départ des Vanadirs à Vanaheim et le début du conflit opposant les deux familles. Les Vanes ne concevant pas que les Ases puissent être tant omnibulés par l’élévation dans la sagesse et l’équilibre par la guerre, ils crurent bon d’exposer leur point de vue de la manière la plus explicite qui soit : ils détachèrent GullVeig, femme entourée d’or dont ont dit qu’elle est une sorcière (sont nom signifie littéralement “Ivresse de l’Or”) dans les demeures des Ases pour répandre leur vision des choses, et leur faire découvrir la véritable richesse. Mais les choses tournèrent vite au vinaigre, le pouvoir de l’or rendant fou la plupart des dieux qui croisaient la chemin de la sorcière, qui jouait et manipulait les dieux à sa guise, provoquant de nombreux conflits et un désordre fabuleux au sein des Aesirs, allant jusqu’à menacer les fondements profonds de leur famille : les vertus de la force et du savoir. Ces derniers, finalement conscients de la menace que représentait GullVeig conclurent qu’il fallait l’éliminer sans plus tarder.

Le Bûcher de GullVeig

Illustration reproduite dans un ouvrage de Karl Gjellerup (1895), source originale inconnue. On y observe GullVeig emportée sur le bûcher par les lances des Aesirs, impuissantes contre la peau dorée de la magicienne.

C’est après trois tentatives qu’il parvinrent enfin à la faire disparaître dans les flammes, cette dernière renaissant à chaque fois de ses cendres. Selon certaines versions, c’est en s’emparant du cœur de la magicienne dans les braises qu’Odin mit fin au désordre sans précédent qui s’était emparé des Aesirs. Les Vanadirs, horrifiés par le traitement infligé à leur représentante, se retournent alors contres leurs frères. La contre-attaque des Aesirs, et en particulier celle d’Odin, fut alors considérée comme le véritable acte de guerre dans le conflit qui opposera les deux familles. Les Vanadirs, défaits par la puissante lance d’Odin, Gungnir, partent vivre à Vanaheim, dans le feuillage d’Yggdrasil. Après de nombreux conflits, alors que la guerre semblait être sans fin, Aesirs et Vanadirs aboutirent à un accord. Cette réconciliation allait être marquée par un échange de divinités des deux familles. Njord, dieu des mers et principale divinité Vanadir, part pour Asgard en compagnie de sa fille Freya et de son fils, Frey. Ces derniers s’intégreront totalement aux Aesirs et leur apprendront même aux Aesirs les rituels magiques de leur peuple. Pour sceller le contrat, les Aesirs envoient quand à eux Vili, frère d’Odin et Mimir, dieu de l’intelligence. Mais le manque d’équilibre de ce contrat et l’esprit trop aiguisé de Mimir conduirent les Vanadirs à lui trancher la tête et à l’envoyer aux Aesirs pour preuve de leur mécontentement. Grâce à l’intervention d’Odin, la tête gardera pourtant sa vitalité et sera installé dans la fontaine qui porte son nom, à côté d’une racine d’Yggdrasil. Odin s’y rendra plus tard fréquemment pour y quérir conseils et sagesse, le repos forcé de Mimir lui ayant permis d’accéder à une sagesse hors du commun. L’incident ne rompra pas la trève qui fut marqué entre Aesirs et Vanadirs, mais il maintint leurs relations dans une fausse paix, et leurs relations furent depuis des plus suspicieuses. Loki, dieu Aesir du malin, est quand à lui d’origine Jötun et n’a jamais réellement été accepté dans les rangs divins, ce qui justifie sa fourberie à l’égard des siens, il tentera maintes fois de semer la discorde au sein de ses propres rangs pour favoriser le retour de ses ancêtres. Il aura trois monstrueux enfants avec une Jötun du nom d’Angrboda, tous trois furent expulsés par Odin à cause de la menace qu’ils représentent : le serpent Jormungand (apparenté à l’image récurrente de l’Ouroboros antique, ou à celle du Leviathan) fut envoyé dans l’océan, il y grandit et finit par entourer la terre elle-même en se mordant la queue ; Fenrir le loup furieux, muselé et enchaîné à Asgard ; puis Hel, qui devint déesse des enfers après avoir été expulsée dans les profondeurs des plans par Odin, au prix d’un règne sans partage sur les esprits des défunts. Elle y construit depuis en secret un navire qui permettra aux morts et aux Jötuns d’assiéger le domaine des dieux et des hommes lorsque l’horloge de la fin du monde aura atteint minuit.

Ainsi, les neufs plans cosmiques soutenus par Yggdrasil, lui-même appuyé sur le corps du défunt Ymir, avaient pris position, et le monde avait commencé à tourner. Mais à cause de l’abominable crime dont il était le résultat, sa marche était chronométrée, et un jour, poussière allait redevenir poussière, tout ce qui était né du meurtre d’Ymir allait s’effacer, les deux grands opposés de l’univers, Niflheim et Muspellheim, allaient muer pour rendre au monde sa forme originelle. Le crépuscule des dieux, le Ragnarök, s’avançait comme le crépuscule d’une journée qu’on voudrait infinie. Mais l’infini n’existe pas dans les mythes germaniques, tout ce qui commence a une fin, tout commence justement parce qu’une fin lui est annoncée. Rien ne peut être sans cette règle ultime, cette dualité primordiale. Mais en attendant le jour du grand combat où les Jötuns envahiraient la Terre et les hauteurs de l’arbre, le jour où ce dernier se consumerait dans les flammes et où tout deviendra poussière sous les coups répétés de Surtur, les dieux venaient d’amorcer un fragile équilibre qui leur promettait une ère de lumière parsemée de combats. La destinée de chaque race allait mûrir dans l’attente de l’enjeu final qui les confronterait toutes, Ratatosk n’allait cesser de parcourir le tronc d’Yggdrasil pour échauffer la rage de Nidhogg et de l’Aigle qui trône en haut d’Yggdrasil. Nombre de légendes devaient encore être contées avec que le Destin n’abatte ses cartes, les Nornes avaient encore bien de la toile à tisser avant d’achever leur tâpisserie du temps. Ironiquement, la Genèse du Monde fut aussi le poison qui provoqua sa fin irrémédiable. Mais c’est une histoire que nous aborderons dans un autre chapitre, ce billet aussi, dès son départ étant condamné à avoir une fin méritée. La découverte de la cosmogonie mythologique scandinave et des nombreuses anaphores qui la constituent touche à sa fin, mais n’oubliez pas que vous pouvez toujours compléter le sujet avec des recherches supplémentaires sur les nombreux termes spécifiques employés dans ce billet, l’important étant de ne pas hésiter à croiser de nombreuses sources pour avoir la vision la plus juste qui soit de cette mosaïque mythologie. J’ai moi-même tenté au mieux de regrouper différentes versions ici, et d’apporter la vision du mode scandinave tel que je le conçois au travers de ce que j’ai pu en apprendre. Il y a donc aussi une grande part de subjectivité dans ce qui est écrit ici, l’importance de l’individu, humain, dieu ou animal, étant depuis toujours capitale dans les mythes nordiques. C’est la fin du second billet relatif aux mythes scandinaves, en espérant que cette longue lecture vous aura passionné autant qu’elle l’a été à écrire pour moi.


Si vous voulez en savoir plus sur le sujet, je vous invite à parcourir une des traductions des Eddas scandinaves (Edda poétique et Edda de Snorri) à cette adresse, c’est essentiellement de ces textes qu’est tiré le savoir relatif aux mythes scandinaves, ainsi que des légendes germaniques qui sont parvenues jusqu’à nous (les “Sagas”, comme celle de l’anneau de Nibelungen dont nous reparlerons).


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lodu lodu ·  15 février 2010, 17:08

C’est trop trop nul !!! signé le blog de Johanne (********) :blasé: mauvaise continuation espece de nul !

Gen' Gen' ·  16 février 2010, 01:26

Merci pour ce commentaire hautement constructif tout juste digne d’une fillette de dix ans, j’en prends grand note. Tu as gagné un ban permanent des pages de ce blog, félicitations.

C’est beau le web, ça permet de dire tout et n’importe-quoi sans craindre le moindre retour, en tout anonymat. Et sinon, il fait beau à Avrillé ?

locogitatio locogitatio ·  11 avril 2010, 18:55

Bon je viens de finir et c’est vraiment intéressant et bien écrit, j’attends le 3ème préviens moi quand il est publié :)

Coquilles ici :
” celui qui soutiendrait les neufs mondes t les lierait à jamais”

“Les Jötuns primaires, dit anciens, ne purent échapper à la catastrophe, et, tel que”

Gen' Gen' ·  11 avril 2010, 22:07

Merci pour les corrections, avec tout ce texte j’ai parfois du mal à me relire :’)

Je penserai à toi pour la troisième partie (j’ai prévu d’en faire plus, mais je ne mets que le titre du prochain billet qui doit être publié, pour la surprise).

Wolf Wolf ·  04 juin 2011, 17:15

Sympathique ce site, il me permet de continuer à écrire avec des infos nets. Pardonne moi je t’ai empruntée l’image d’Hati et Sköll. Si tu t’ennui, n’hésite pas à venir me lire sur le site :
http://didlaticgirl.skyrock.com
Encore pardon pour l’image

Wolf, l’écrivain du nord

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