Ce billet est une reprise corrigée et complétée de l’article sur la religion japonaise publié il y a exactement un an sur l’ancienne version du blog, un petit mois avant son affiliation sur Blogchan. Ce “recyclage” a surtout pour but de ne pas perdre le travail et recherche et de rédaction qui avait été nécessaire pour composer l’ancien article, qui m’a paru être d’utilité publique lorsque je l’ai relu récemment. Enfin, pour toute personne qui s’intéresse de près ou de loin au Japon en tout cas, histoire de voir au delà de son image souvent faussée que l’animation japonaise nous transmet.

Note : Je vous préviens, ça risque d’être long, alors préparez-vous un bon casse-croûte et assurez-vous d’avoir du temps à tuer devant vous avant de commencer. Ou lisez en plusieurs fois, ça sera peut-être plus abordable comme ça.

Le Japon, Pays du Soleil Levant, terre lointaine, et royaume de tous les fantasmes pour le spectateur occidental qui l’idéalise à loisir, notamment au travers de l’animation japonaise, des mangas et des maigres clichés culturels qui parviennent au vieux continent. A l’heure actuelle encore, le choc des cultures fait des ravages et le public baigné dans les clichés occidentaux ne verra du Japon que ses extrêmes et ses tendances forcément éloignées des nôtres, et donc souvent fascinantes. Mais ne voir en l’archipel nippon que cette facette fantaisiste de sa culture (que ce soit la mode, la technologie, ou les médias populaires), c’est commettre une grave erreur de jugement, comme stigmatiser une personne lointaine sans connaître son identité réelle, sa nature profonde et ses nombreuses cicatrices.

Shinto Torii

Entrée de l’allée des Mille Torii protégée par deux Kitsune, Sanctuaire Fushimi Inari, Kyoto. Crédits kebenny - Webshots

Pour toutes ces raisons, celui qui s’intéresse au Japon réel doit aussi se tourner vers sa culture, son histoire et ses traditions sans que cela ait forcément un lien avec l’animation japonaise. Les mangas (support papier) et l’animation sont en effet une bien maigre partie de la culture japonaise et il serait navrant de la limiter à ça, il est important de se rendre compte que ce qui parvient à nos frontières n’est pas représentatif des traditions profondément conservatrices et ancestrales de ce pays, et de la diversité qui y règne paradoxalement. C’est cette même raison qui explique l’importance et l’intérêt que je voue à ce thème souvent pompeux et décrié qu’est la religion, puisque les croyances y sont à l’image de la culture du pays : une mosaïque variée où culture ancestrale et modernité se rejoignent dans un équilibre souvent mis en péril.

Des statistiques tumultueuses

Tadaiji TempleCommençons donc l’exploration de la culture du Japon par un thème très large et diversifié : la perception de la religion au pays du Soleil levant, les différentes influences qui ont transformé les croyances nippones et leurs conséquences plus ou moins concrètes sur le quotidien la population japonaise. Contrairement à ce que nous pourrions croire, les japonais sont loin d’être aussi aveuglément conservateurs et renfermés que nous pourrions l’être nous-même en terme de diversité religieuse. En effet, à côté le la religion nationale Shintō, on retrouve au sein de la population les grands mouvements asiatiques et occidentaux que sont le Bouddhisme et le Christianisme (respectivement 95 millions et 1 million de croyants, une moyenne nettement inférieure pour le Christianisme que nous expliquerons plus tard), le Shintoïsme reste cependant largement dominant (plus de 105 millions de croyants) alors que les religions orthodoxes et d’autres cultes traditionalistes plus ou moins sectaires regroupent le reste de la poluation croyante (environ 15 millions avec le Confucianisme, Taoïsme et Judaïsme ainsi que les embranchements sectaires du Shintoïsme).

En dehors de ces mouvements religieux majeurs, une grande partie de la population moderne tend à abandonner toute forme de religion et l’athéisme connaît un accroissement important dans l’archipel, notamment grâce au développement technologique et à l’histoire profondément marquée du pays. En faisant le décompte, c’est avec étonnement qu’on se rend compte que le nombre total de croyants dépasse largement le nombre d’habitants, ce pour la simple raison que de nombreux habitants pratiquent plusieurs religions simultanément au travers des rites qui leur sont associés et tout au long de leur vie. Un individu seul peut donc être totalement représentatif de la diversité religieuse du pays. Là-bas une célèbre phrase dit : “Un Japonais nait Shintō, grandit Confucéen, se marie Chrétien, vieillit Athée et meurt Bouddhiste”. Les différentes castes religieuses sont donc loin d’être aussi marquées et opposés qu’elles peuvent l’être en occident, il est ainsi difficile de dénombrer le nombre exact de croyants lorsqu’on est conscient que les diverses religions pratiquées ont un bon nombre d’individus en commun et sont au cœur d’un mouvement spirituel en renouvellement constant. Parmi la diversité des religions recensées, on peut néanmoins mettre en évidence une religion majeure qui détermine en grande partie le quotidien des japonais, leurs habitudes ainsi que les festivals qui ponctuent l’année : je parle évidemment du Shintoïsme ancestral, qui a pris racine dans le Japon même.

Shinto Art

Illustration représentant une prêtresse effectuer un rituel de purification dans un sanctuaire Shintō. Reproduction d’une illustration de Katsushika Hokusai (1760-1849).

Le Shintoïsme, ou la “Voie des Dieux”

C’est par cette expression évocatrice qu’on pourrait traduire le terme “shintō”, apparu pour la première fois au VIème siècle pour nommer et différencier la religion originelle du bouddhisme qui se répandit très largement après avoir été importé par les immigrants de l’actuelle Corée. Le shintoïsme originel est une religion polythéiste animiste exclusivement japonaise prônant le caractère sacré de la nature et l’harmonie des hommes avec les forces qui régissent toute chose. Ces forces sont gouvernées par un nombre considérable d’esprits, appelés “Kami”, qui s’élèveraient à plusieurs millions (voir une infinité) selon l’ouvrage mythologique le plus ancien traitant de ce sujet, le recueil historique du Kojiki, mis en lumière durant le 1er siècle (en 712 après J.C) pour valoriser le Shintō et encourager le nationalisme s’opposant au Bouddhisme.

KitsuneChaque élément de la nature est associé à un Kami particulier (ce terme se rapprochant plus de la définition d‘“esprit primordial” plutôt que de véritable “dieu” tel qu’on le conçoit) : arbres, rivières, vent, jour, nuit, rochers, montagnes, cascades, phénomènes naturels comme tempêtes, foudre, raz de marée, tremblements de terre, et ainsi de suite. On élève aussi souvent des ancêtres défunts et des héros historiques au rang de Kami par le biais d’une sacralisation (grossièrement comparable à la canonisation chrétienne et à ses saints) ainsi que les divers lieux qui constituent le quotidien d’une ville (Kami tutélaires protecteurs d’une demeure, d’un quartier, d’une cité, d’un groupe social ou d’un clan particulier). Certains animaux , mythiques ou emblématiques de la faune régionale, ont aussi acquis un caractère sacré et sont à leur tour considérés comme des Kami, ou des messagers/envoyés/avatars de ces derniers comme le loup, le tigre ou le serpent. Tous les Kami ont une fonction mais ne sont cependant pas perçus comme des divinités protectrices à l’influence positive, certains sont même craints et porteurs d’afflictions mortelles comme les plus connus d’entre eux, les Oni et les Tengu (maladroitement comparés à la conception occidentale des démons), ces esprits mineurs néfastes véhiculent aisément la croyance populaire en divers fantômes et revenants hantant certains lieux maudits (comprenez par là impurs).

L’un des plus craints de ces Kami est sans doute le Kitsune, le renard à neuf queues. Selon la légende, lorsqu’un renard atteint un siècle de vie, il gagne une queue et sa puissance augmente en conséquence. C’est au bout d’un millénaire d’existence, lorsqu’il cumule finalement neufs queues, que le Kitsune devient le plus puissant, il s’amuse dès lors à tourmenter les hommes grâce à ses pouvoirs de transformation et son esprit fourbe. Cependant, la séparation entre le Bien et le Mal n’est jamais absolue dans la pensée Shintō, et même les Kami les plus néfastes sont parfois associés à des conséquences positives et inversement (la punition divine est aussi redoutée que peut l’être le maléfice d’un Kami néfaste), cette ambivalence caractérise la plupart des esprits Shintō. Les Kitsune sont ainsi parfois mis en relation avec Inari, divinité liée à la fertilité et aux cultures de riz, et sont dès lors considérés comme bienfaisants et protecteurs des bonnes récoltes. C’est cette absence de séparation claire entre le bien et le mal qui inspirait chez les pratiquants du Shintō ancestral une crainte et un grand respect pour les Kami, qu’on parle d’esprits bienfaisants ou de leurs pendants néfastes.

Temple Heian Jingu

Portique du temple Shintō Heian Jingu à Kyoto, symbole de l’harmonie et de la tranquillité et reproduction d’une partie du temple  impérial de Kyoto (anciennement Heian). Source photo inconnue.

AmaterasuSelon la cosmogonie Shintō, les Kami qui peuplaient la terre à l’origine des temps furent engendrés par Izanagi et Izanami, les deux Kami qui créèrent le Japon et dont la principale et plus importante descendante fut Amaterasu, déesse de la lumière et du Soleil, suivie de son frère Susanō, dieu des tempêtes. Les deux esprits connurent un destin mouvementé conté dans les légendes qui sont à l’origine des trois symboles de la nation japonaise : le joyau Yasakani no Megatama, le miroir Yata no Kagami et le sabre Kusanagi no Tsurugi. Après cette période appelée “âge des dieux”, les Kami furent contraints de s’exiler dans les cieux pour laisser place aux hommes, et ils reléguèrent leurs pouvoirs à leurs descendants mortels qui inaugureront les lignées d’empereurs de sang divin. Les Kami se divisèrent ainsi en deux grandes familles : les Amatsukami, divinités célestes peuplant les cieux, et les Kunitsukami, divinités terrestres restées sur Terre et veillant sur les hommes et la nature (comme Okuninushi, gardien de l’archipel japonais).

Les divinités les plus importantes comme Amaterasu ou les sept Kami de la chance (Daikokuten, Benten, Bishamonten, Ebisu, Fukurokuju, Hotei et Jurōjin, symbolisant les sept vertus) sont des Kami célestes alors que les divinités tutélaires sont des Kami terrestres. Le panthéon des Kami s’est au fil du temps enrichi avec des divinités originaires de cultures variées, beaucoup d’entre elles bouddhistes mais certaines aussi issues des croyances chinoises et du peuple Aïnu (autochtones d’Hokkaïdo). La naissance du Shintoïsme remonterait peut-être à plusieurs millénaires avant J.C, lorsque la religion existait à son état le plus primitif à une époque où l’écriture même n’existait pas encore, pour finalement évoluer entre 300 avant J.C et 300 après J.C à l’état le plus proche du shintoïsme mythologique du Kojiki.

Lors de l’insertion du Bouddhisme, Bouddha lui-même fut considéré comme un Kami puissant et l’unification qu’il engendra développa davantage l’influence du Bouddhisme sur la culture japonaise. Le Bouddhisme et le Shintoïsme devinrent tout à tour des religions d’état au gré des différents empereurs du Japon (prônant tantôt les origines divines d’une lignée, tantôt l’unification face aux guerres embrasant le pays et la main mise sur le pouvoir). Aujourd’hui, les deux religions sont très étroitement liées et partagent encore à l’heure actuelle un grand nombre de rituels et de divinités qui sont entrées dans les mœurs populaires par l’intermédiaire des traditions, respectées à la lettre dans les campagnes où vivent les population âgées les plus conservatrices. Le mélange de ceux deux religions a donné naissance à plusieurs mouvements religieux appelés Shinshukyō mêlant traditions shintoïstes et traditions religieuses occidentales, comme Konkokyō et Tenrikyō.

Les nombreuses cérémonies et festivals du calendrier Shintō sont couramment organisés et très populaires au travers du Japon, c’est ainsi qu’on voit naître des festivals fêtant les quartiers (les Matsuri), des festivals honorant les âmes des morts (les Obon), parfois mêlés aux rites bouddhistes et un grand nombres de festivités liées à une région accompagnées de rites de purification dont le sens s’estompe, et dont on profite surtout pour la jovialité de la fête. On s’adresse aux Kami pour demander santé, bien-être, longévité et réussite mais aussi pour assurer le bien de toute une communauté.

Une pratique de tous les instants

HyakudoLe Shintoïsme est une religion populaire comparable aux cultes animistes des peuples d’Afrique de part sa mosaïque infinie d’esprits élevés au rang et divinités, et le rapport profond qui est entretenu entre les croyances et les traditions anciennes et pratiques quotidiennes de la population japonaise. Lors de l’arrivée du Bouddhisme, de forts mouvements d’opposition se créèrent au profit du Shintō et de la conservation des traditions : le gouvernement se servait du Bouddhisme pour unir et dominer le pays tandis que le Shintō avait pour connotation de s’opposer à ce pouvoir dominant. Selon les tendances et origines des empereurs, les deux mouvements furent successivement élevés au rang de religion d’état au détriment de l’autre. Cette volonté de séparation entre les deux religions eut des conséquences directes sur leur application dans la vie courante : les lois interdirent ainsi le mélange des deux religions (lecture des textes bouddhistes interdite dans les temples Shintō, célébrations communes interdites, etc). A la fin du XIXème siècle, cette séparation engendra quatre types de Shintō bien distincts : le Shintō Impérial, un culte autrefois public qui consistait principalement à adorer Amaterasu, aujourd’hui devenu exclusivement privé ; Le Shintō des Temples qui provoqua l’apparition de milliers de temples Shintō de petite taille au travers du pays et qui mettait en valeur les rites de purification qui y étaient pratiqués. Ces deux premières branches constituent le Shintō d’état datant de la Seconde Guerre Mondiale et avaient pour but de renforcer l’identité japonaise et la fidélité envers l’empereur. Ensuite viennent le Shintō Sectaire regroupant des mouvements divers et des millions d’adeptes, et le Shintō Populaire basé sur les rites à caractère “magique” du quotidien.

Le Shinto étant une religion fandamentalement populaire misant sur la valeur d’un homme et son rapport avec son environnement naturel et social, ces différents types de Shintō sont souvent entremêlés pour former les pratiques de chaque individu. Aujourd’hui encore, on retrouve le shinto au travers de tous les éléments de la vie d’un pratiquant : sport (le Sumo est entouré de rites intimement liés à la culture Shinto), représentations théâtrales contant des légendes épiques Shintō (théâtre Nô apparu au XVème siècle), et célébrations diverses entourant des communautés spécifiques, souvent perpétuées lors des Matsuri.

Cependant, il n’est pas nécéssaire d’adopter une croyance particulière pour s’adonner aux rites Shintō : au delà d’une religion à proprement parler, le Shintō est devenu l’expression d’un sentiment d’adhésion à une communauté et à une nation harmonieuse. Les Kami n’existent aujourd’hui majoritairement plus qu’à l’état de superstitions : seule reste la symbolique (on fait par exemple intervenir des prêtres pour chasser les mauvais esprits lors d’un déménagement, un rite purement symbolique qui n’a aucune portée rationnelle avouable). C’est cet effacement qui permet en outre aux Japonais d’adopter toute autre religion tout en effectuant quotidiennement, et parfois inconsciemment, des rites Shintō gravés dans leur quotidien. Lors du Nouvel An, on se rend par exemple à un temple pour assurer le bon déroulement de l’année à venir ; ou plus quotidiennement on aime passer son dimanche en famille dans les jardins des temples en accomplissant des rites de purification. Les différents festivals sont une manière d’inviter les ancêtres à communier joyeusement avec les vivants en se réjouissant simplement de l’existence.

Shinto Art

Parade de l’Aoi Matsuri, festival célébré le 15 Mai à Kyoto initialement destiné à contrer la malédiction de Kamo et assurer une bonne récolte durant l’année. Le nom “Aoi” vient des fleurs qui décorent la ville lors du festival, généralement des géraniums. Source photo inconnue.

Le Bouddhisme intervient souvent en fin de vie car le Shintoïsme ne promet aucun avenir réjouissant au delà de la mort, qui est simplement vécue comme une tragédie et non comme un renouvellement. C’est ce qui pousse les japonais à abandonner à ce moment là les grandes festivités Shintō pour se tourner vers les perspectives de renaissance plus clémentes apportées par le Bouddhisme. Au fil du temps, le Shintō s’est “débarrassé” de sa portée religieuse et surnaturelle, accueillant sans mal les nouvelles religions comme le christiannisme (apparu très tard au Japon) mais restant par dessus tout un lien solide unissant le peuple japonais à son territoire et ses traditions. Le Shintoïsme, malgré son aspect primitif en apparent désaccord avec la société japonaise, et ce dès l’époque de l’apparition du Bouddhisme au Japon, s’adapte pourtant sans mal au monde moderne et à ses mouvements : rapport avec la nature et écologie, besoin de renouveau engendré par la société de consommation, tant de grands mouvements de pensées qui servent encore aujourd’hui la spiritualité Shintō. Tout comme l’écriture japonaise garde un aspect primitif complexe par rapport à l’alphabet latin plus simple et efficace, le Shintô est l’expression d’une identité culturelle que la majorité des japonais désirent conserver au travers de ses rites et de ses traditions.

Le Sanctuaire Shintō, havre de pureté

De part son aspect animiste primitif et son panthéon diffus, le Shintoïsme n’a pas de dogme, pas de morale précise à suivre ni de texte de la révélation comme la Bible et le Coran, c’est pour cette raison qu’on le considère difficilement comme une religion à part entière, plutôt comme une démarche spirituelle qui prône la pureté et l’harmonie avec la nature. L’impureté, la mort, le mensonge, la tromperie et les péchés les plus graves sont la marque du Mal et défient l’harmonie maintenue pas les Kami. Le Shintoïsme a pour objectif la purification du pratiquant à chaque instant, l’honnêteté, la paix intérieure et l’harmonie avec le reste du monde. On ne peut y parvenir par le biais d’une démarche intellectuelle, mais par le suivi de son intuition et l’écoute des courants divins qui animent la nature. Ce souci de la pureté se retrouve dans une tradition qui consiste à renouveler tous les vingt ans le bois du Temple d’Amaterasu, dans la péninsule d’Ise. Des milliers de temples ont été construits au travers du Japon et permettent à la population de prier pour le bien commun auprès des Kami. Ces sanctuaires assurent la liaison entre le monde terrestre et le ciel, domaine des Kami, les fidèles doivent se purifier humblement lorsqu’ils y pénètrent et accomplir respectueusement les rites Shintō pour se rapprocher au plus près du domaine céleste. Des rites du quotidien dont on oublie encore souvent la signification originelle aujourd’hui.

Meiji Torii

Immense Torii de bois marquant l’entrée du Temple Meiji à Tokyo. Photo sous licence GNU.

L’entrée des sanctuaires Shintō (ou Jinja) est toujours caractérisée par la présence d’un Torii, un portique surmonté de deux poutres horizontales (certains temples en possèdent des allées impressionnantes, on en trouve même à l’entrée de certains lieux publics en ville). Généralement peint en rouge ; on y attache une Shimenawa, une corde de paille de riz nouée à laquelle sont parfois accrochés des Gohei, guirlandes en papier pliées en zig-zag éloignant les mauvais esprits et signalant la présence d’un Kami. On plaçait traditionnellement des coqs sur les Torii (littéralement “perchoir aux oiseaux”) qui chantaient en l’honneur d’Amaterasu et étaient sacrifiés en son nom lorsque le Soleil se levait. Les Torii sont parfois entourés par deux statues imposantes de chiens léonins se faisant face, l’un gueule ouverte et l’autre gueule fermée, les Koma, gardiens du sanctuaire. Les bâtiments en eux-mêmes sont composés de plusieurs bâtiments, mais les visiteurs ne peuvent en aucun cas entrer dans le principal, le Honden, où siègent les Kami. On y trouve aussi l’oratoire, ou Haiden, ainsi que dans certains cas les Masha, oratoires réservés à la prière individuelle.

MikoAvant d’entrer dans l’oratoire, les fidèles doivent se purifier en se lavant la bouche et les mains avec des bassins et des louches qui sont à leur disposition. Ils sonnent ensuite une cloche pour signaler leur présence aux Kami et leur font des offrandes pour les remercier de la vie qu’ils mènent et de leur chance. On y exécute de courtes prières altruistes qui s’achèvent en claquant deux fois des mains. Les sanctuaires sont administrés par les Kannushi (les prêtres Shintō) parfois assistés des Miko, de jeunes filles traditionnellement vierges vêtues d’une tunique blanche et d’une jupe rouge orangée. Leur rôle est de purifier le sanctuaires grâce à des coutumes traditionnelles et de faire des offrandes aux Kami dans un souci perpétuel de pureté et d’honnêteté (des barils de sake sont souvent entreposés devant les sanctuaires). Autrefois considérées comme de véritables oracles divinatoires, ces dernières sont aussi chargées d’assurer l’entretien quotidien du sanctuaire pour empêcher sa détérioration, et donc sauvegarder la grande pureté qui y règne.

MikoLors des grands évènements et des vacances, les sanctuaires sont des lieux de pèlerinages et permettent de grands regroupements et des fêtes où les fidèles brûlent des talismans de l’année passée (des amulettes de protection et des petites planches de prière porte-bonheur appelées Omamori qu’on fixe sur un arbre du sanctuaire en cas de mauvaise prédiction pour qu’un Kami conjure la prédiction), c’est aussi lors de ces évènements qu’on s’en procurent de nouveaux pour les placer dans des autels domestiques, les Kamidana, qui sont aussi dédiés aux esprits et aux ancêtres ou membres défunts de la famille.

De la naissance au décès : l’accompagnement spirituel de toute une vie

De nombreuses cérémonies accompagnent l’individu de sa naissance jusqu’à sa mort : quatre mois avant la naissance, sa mère reçoit une ceinture blanche de la part de la famille dans le sanctuaire Shintō, puis à l’âge de sept jours on lui donne un prénom au cours d’une cérémonie religieuse, les enfants sont présentés au sanctuaire de l’âge de trois ans et sept ans dans les années qui suivent. Les mariages sont aussi célébrés dans les sanctuaires Shintō, tout comme un grand nombre d’évènements de la vie personnelle et communautaire de l’individu.

HanabiCes diverses célébrations passent aussi par de grands festivals annuels. Les Matsuri ont lieu à différentes dates de l’année, ce sont des fêtes essentiellement populaires, à l’origine elles avaient lieu en fonction des saisons et on y demandait une bonne récolte et la protections faces aux catastrophes. Au fil du temps ces festivals se sont associés aux calendriers modernes (le premier grand festival est par exemple l’Aoi Matsuri de Kyoto). On y trouve très souvent des chars appelés Mikoshi qui défilent d’un point à l’autre de la ville et permettent aux gens de s’amuser et de manger, on y organise aussi des concours et des spectacles en tous genres qui diffèrent parfois selon la ville (théâtre Nô, ballets, sculpture de glace, cerf-volants, feux d’artifice - ou Hanabi -, habits traditionnels, etc) au travers de regroupements qui évoquent les fêtes foraines occidentales. Les Matsuri sont aussi là pour apporter l’amusement, le bonheur et encourager la pureté du cœur et de l’esprit.

Même si le mariage à l’occidentale est en vogue au Japon, on y pratique encore le mariage Shintō. Les parents se rencontrent pour échanger des cadeaux avant le mariage, puis le jour venu le marié porte une tenue traditionnelle noire ou bleue composée d’un Hakama et du Haori, une tunique longue. La mariée porte un imposant Kimono blanc ou fleuri orné de longues manches qu’elle abandonnera lorsqu’elle sera mariée, dévoilant alors ses coudes. Elle est traditionnellement coiffée de la Tsuno Kakushi qui est preuve de sa résolution à être une bonne épouse. Les mariés effectuent leurs veux lors du Sansankudo en buvant chacun trois gorgées de sake froid dans trois tasses de laque, puis ils déposent ensemble les écrits les résumant, le Tamagushi, sur l’autel. La mariée s’habille ensuite d’un second Kimono paré de couleurs et les festivités terminent la cérémonie.

Les rites bouddhistes viennent parfois compléter ces évènements, il est par exemple courant de trouver dans les habitations des autels bouddhistes parallèlement aux Kamidana, on préfèrera aussi parfois célébrer la mort par une cérémonie bouddhiste plutôt que par les cérémonies Shintō très sobres dans ce domaine. En effet, le Shintō ne réserve aucune vie après la mort et les défunts continuent à vivre en tant qu’esprits éthérés alors que dans la tradition bouddhiste, la mort est un renouvellement et le début d’une nouvelle vie pour le défunt. La perception bouddhiste de la mort n’entre donc pas en contradiction avec les thèmes majeurs du shintoïsme, les deux religions ont ainsi tendance à se compléter. Le Shintō consiste aujourd’hui en une série de rites qui n’apportent parfois pas les réponses spirituelles voulues, ce qui explique l’adoption d’autres religions pour pallier à ce manque. Le Confucianisme chinois intervient aussi par exemple de part l’importance qu’il accorde à la philosophie et aux pensées humaines. On peut comparer le Shintoïsme à un récipient rituel dont le contenant serait une ou plusieurs autres religions apportées par les frontières extérieures, l’influence de pays proches comme la Chine et l’Inde ayant déjà affecté la religion au Japon depuis des siècles contrairement au Christiannisme qui a du mal à s’y implanter, que ce soit à cause de ses notions contrastées ou de la différence de mentalité qui oppose le monde occidental et le monde asiatique en général.

Mariage Shinto

Cérémonie de mariage Shintō en cours de procession. Source photo Chris vs. the Artic.

Bien loin des préjugés occidentaux qui lui confèrent une simplicité presque barbare et une pratique dépassée, le Shintoïsme a su s’adapter avec son temps et se pratique encore couramment aujourd’hui au pays du Soleil levant, mais avant tout comme une pratique spirituelle et un guide de vie plus qu’une croyance soigneusement établie et entourée. Il se fait néanmoins de plus en plus discret dans les quartiers modernes des grandes capitales, là où le quotidien bousculé de la vie quotidienne et l’attrait de la consommation et du profit rejoignent les tendances occidentales ou les appliquent à l’extrême.

Certains rites et habitudes resteront cependant ancrées dans l’esprit des japonais encore longtemps, l’affluence remarquable lors des Matsuri en est la preuve, à l’instar de la curiosité qu’on leur voue. Alors qu’en occident la place de la religion se fait toujours plus moindre, le Shintō s’adapte et se fond en partie dans la vie moderne de la population en respectant ses sources même si au passage il y perdra des coutumes ancestrales singulières pourtant passionnantes. La plus grande partie de la population retiendra surtout les fêtes qui animent l’année au Japon comme nous retenons les festivités qui nous offrent le repos lors de nos trop rares jours fériés.

Wedded Rocks

Les rochers en arrières-plan, situés dans la ville portuaire de Futamigaura, sont connus sous le nom de Meoto-Iwa, ou les rochers mariés. Représentations des Kami ancestraux Izanagi et Izanami, ils sont unis dans la mer et sont un symbole d’union rituelle pour les mariés et le caractère sacré du lien qui les unit. La corde qui les relie est remplacée une fois par an au cours d’un rituel de purification. Source  photo Yamasa.org

Comme toujours lorsqu’on aborde un sujet aussi large, j’ai été bref à propos de certains points (la légende d’Amaterasu par exemple, ou l’absence de dates historiques précises qui gênera les maniaques mais que je trouve vraiment pompeuses dans un article libre) et suis immanquablement passé à côté d’autres que les plus experts dans le domaine seront ravis de déceler (en espérant ne pas leur avoir exposé de trop grosses énormités), si des livres sont écrits sur le sujet c’est qu’on ne peut évidemment pas tout résumer en un article (c’est aussi valable pour la mythologie scandinave). Je vous invite donc à vous renseigner sur le sujet pour en savoir plus et apaiser votre curiosité ! Si le cœur m’en dit, d’autres billets viendront peut-être explorer le sujet plus en précision plus tard. Et merci d’avoir lu ce billet jusqu’au bout, en espérant que cette lecture ait élargi votre vision du Japon moderne.

Le plus efficace étant de se jeter dans le bain, n’hésitez-pas à sortir des quartiers touristiques et fréquentés si vous faites un jour un voyage au Japon, intéressez-vous aux traditions anciennes du pays et posez des questions aux habitants très conciliants entre deux tours à Akihabara, vous en ressortirez avec quelques connaissances supplémentaires et des expériences plutôt intéressantes (n’hésitez d’ailleurs pas à participer à un Matsuri si vous en avez l’occasion, d’où l’utilité de bien choisir les dates de son voyage). Kyoto est une ville tout aussi agréable à visiter que peut l’être Tokyo et la folie perpétuelle de sa modernité du fait d’un présence beaucoup plus importantes de traditions Shintō dont elle est la capitale. N’hésitez donc pas à élargir vos frontières pour bien profiter de votre séjour sous tous ses aspects, et ne rien manquer d’une culture bien plus vaste que notre vision lointaine nous en offre. On pourra dire ce qu’on voudra, rien n’est plus enrichissant qu’une expérience sur place, hors des sentiers touristiques traditionnels.

Bamboo Forest

Sentier de la forêt de bamboo d’Arashiyama de la vallée de Sagano, à Kyoto. Source photo inconnue.