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Pourquoi la mise en scène de Shiki casse effectivement trois pattes à un canard

HR

Temps de lecture :

2652 mots - 13 minutes

Pic 1

徹 (Tooru) by MCH via Pixiv

Les nouveautés animées réellement effrayantes se font rares alors que les candidats abondent. Un Highschool of the Dead survitaminé (et manifestement affecté par les émanations hormonales qui découlent de tant d’excitation), un Occult Academy franchement louche mais étonnamment peu intriguant (c’est un peu le jeu de celui qui enfonce le plus de portes ouvertes entre les protagonistes), le frisson fait grise mine, et l’angoisse a pris ses vacances au loin de l’amateur de séries animées (qui de toute façon, est satisfait à partir du moment où on lui montre de l’action et de la poitrine - avec parfois du sang en bonus -, ou dumoins c’est ce que semblent croire les grands pontifes de l’animation japonaise). Le frisson donc, même lorsqu’une Saeko hystérique fait sa Drama Queen et que Miyaki Sawashiro prend son pied en la doublant, ne parcoure toujours d’aucune façon que ce soit la colonne vertébrale du spectateur (peut-être à la limite… non, non, je vais trop loin). Même avec une seconde saison de Kuroshitsuji qui cherche toujours plus à flâter la première fujioshi venue (preuve concrète : le sceau du serviteur passe de l’oeil à la langue, comme le stalker avisé, lassé de ne faire que regarder, passe subitement à l’acte).

Ce dernier, pour éviter de subir les affres des grands mouvements de l’animation japonaise, à décidé de se cacher là où pas grand monde n’irait le chercher, dans les séries un peu délaissées de la saison. Pas dans The Legend of the Legendary Heroes, même si avec tous ses personnages travestis et sa réalisation honorable elle réussit parfois à se montrer intelligente (en voyant le générique, je m’étais persuadé que le trois quart du casting était féminin, imaginez ma surprise lorsque les personnages se sont mis à parler), non, le frisson s’est installé confortablement dans Shiki, qui lui a fait l’honneur d’un joli retour aux sources. Le secret : une mise en scène au poil (ou, diront certains amateurs éclairés, “à la dent”).

SPOIL WARNING

La réalisation générale de cette adaptation du manga du même nom de Ryu Fujisaki (aux crayons) et Fuyumi Ono (au script,à qui ont doit entre autres les très bons Juuni Kokuki et Ghost Hunt) est on ne peut plus banale, et même très souvent bancale. C’est bien simple : à la manière d’un Natsu no Arashi! qui assume son côté old-school, Shiki semble débarquer dix ans en retard, bien loin des canons des séries animées de l’heure actuelle et de leurs pré-requis en matière de fluidité de l’animation, de couleurs et de design (Highschool of the Dead en est justement l’exact opposé, répondant au moindre de ces critères). Les plans fixes abondent, les mouvements sont parfois saccadés et hasardeux, les effets de zoom sont articulés en découpage des plans et pas avec les CG correspondant aux moyens actuels, Shiki sent le petit budget à tous les niveaux, mais ne choisit pas la facilité pour autant.

Le charadesign est une originalité en lui-même, avec cette sculpture taillée des personnages essentiellement formés de droites et de pics, et leur coiffure à en défriser les plus grands spécialistes de cheveux du monde, que ce soit de part leur forme ou leurs couleurs criardes. Tant de détails qui sont loin de l’image qu’on se fait d’une série horrifique, genre qui se veut être sérieux et réaliste pour rendre son histoire crédible auprès de son audimat. Shiki, clairement, s’en tamponne. L’infirmière du coin est coiffée d’un grand tourbillon verdâtre aussi fluide qu’une clé à molette, les moustachus sont décorés d’une parure de poils nasaux qui remontent en tire-bouchon et tiennent en l’air comme si les bonhommes étaient suspendus au plafond, les cheveux flottent nonchalemment comme si la gravité était plus faible dans cette partie du monde, et que les habitants du petit village avaient en plus choisi de porter des perruques en foin séché. Même les yeux, ronds et marqués, et les mentons et nez tantôt pointus, tantôt rondouillards donnent une personnalité très marquée au charadesign de la série, qu’on parle des protagonistes ou du villageois lambda qui apparaît trois secondes à l’écran. Les décors sont peut-être les seuls a avoir le mérite d’être normaux et plutôt soignés, à un détail près, cette grosse maison occidentale style Neuschwanstein plantée au milieu d’un coin paumé du Japon rural. Mais ce dernier point, à la limite, trouve son explication farfelue.

Shiki Screen 1

Shiki Episode 03 - 12:25

“Bonjour, c’est bien ici le concours de la coiffure la plus fantasmagorique ?”
“Vous êtes en plein dedans, mon bon monsieur !”

Et pourtant, miracle de la science ou mystère incompréhensible de l’esprit humain (sans doute un mélange des deux), Shiki arrive à se créer une ambiance propre, et redouble d’idées pour nous tirer dedans malgré nous, pendant que nous tentons de fuir, horrifiés par tant d’excentricité. Durant des scènes clés où les claviers se recouvrent de bave, paf, on y est, on ne se trouve plus zombifiés devant l’écran de notre ordinateur (43 pouces pour les plus riches, 2 pour les plus préssés), mais dedans, à la place du personnage dont l’univers se déforme sous la panique. Il ne s’agit ni de pure horreur, ni des moyens de provoquer la peur chez nous, la mise en scène nous raconte la manière dont les personnages vivent cette peur qui les assaillent. Ça passe par des murs qui s’assombrissent, un grésillement tramblottant sur le noir d’un décor en pleine crise de désaturation, des murs et sols qui deviennent transparents et révèlent ce qu’on ne voudrait pas y voir, mais qu’on y voit malgré nous. La peur, la mise en scène ne nous la transmet pas directement, elle nous la raconte et use de toutes les idées nécessaires pour arriver à nous la démontrer.

Alors qu’on use et abuse souvent d’effets gores pour nous effrayer d’une manière peu subtile - l’exercice ayant l’effet contraire la plupart du temps -, Shiki nous décrit la peur psychologique de ses personnages, la manière dont les sensations s’emparent de notre esprit et faussent notre perception des choses, comme si nous expérimentions l’assaut d’une paralysie du sommeil déstabilisante. Si on ne voit pas la peur au sens propre du terme, notre cerveau fait tout pour nous la présenter par des symboles et l’induire à notre conscience. A cet instant, ce qu’on vit s’allège des limites de la réalité pour repeindre le monde selon cette unique sensation de peur : on chute, un vent assourdissant dans les oreilles, on est écrasé par une forme qui grimpe sur notre lit et nous étouffe, on se sent observé par un quelque chose menaçant qui se rit de nous, on entend même la respiration ou les chuchotements d’une bouche collée à notre oreille. Le phénomène a beau être explicable et logique, il n’en reste pas moins effrayant à vivre, même s’il suffit d’un petit mouvement des doigts pour reprendre le contrôle de nos sens. La première scène véritablement démonstrative de Shiki est l’exacte représentation de ce qu’est une paralysie du sommeil, tout y est : paralysie soudaine, terreur incontrôlable, silhouette menaçante qui observe la scène en jubilant, hallucinations, et retour soudain à la normale, avec en tête cette sensation de réalisme incomparable (environ 30% de la population en a déjà vécu une, quelques-uns d’entre vous en font sans doute partie). Résultat : vous n’êtes pas obligé d’avoir peur, mais vous êtes contraint d’admettre que le personnage, lui, est terrifié.

Shiki Screen 2

Shiki Episode 04 - 20:09

Shiki résumé en une scène. Les murs se transforment en fil de fer transparent sur fond noir tremblant, la caméra descend dans un angle impossible sous le plancher, la musique claque comme du métal, et une silhouette hallucinée monte les marches qui mènent à la chambre une à une…

L’efficacité de sa mise en scène, la série la doit non seulement à son directeur de l’animation, Tetsuro Amino (qui a dernièrement occupé le même poste sur le film Break Blade avec une efficacité de la mise en scène toujours de mise) et à sa narration millimétrée qu’on croirait parfois sortie d’un épisode de Dr House - ou qui devient presque perturbante lorsque Sunako et Muroi philosophent à propos de la mort -, mais également aux compositions de Yasuharu Takanashi (au curiculum vitae plutôt complet, on a entre autres peu entendre ses travaux dans Gantz, Heartcatch Precure!, plusieurs saisons d’Ikkitousen, Jigoku Shōjo, Mononoke ou la série animée Terra e…, des séries aux styles très variés caractérisées par une bande sonore peu mémorable mais terriblement efficace dans son contexte). Outre les quelques pistes musicales qui reviennent comme un refrain dans les scènes à frissons et s’adaptent à toutes les situations, l’utilisation d’effets sonores s’accorde à merveille avec le jeu des images pour rendre le tout aussi percutant visuellement qu’à l’oreille, le résultat est souvent une scène bourrée de bonnes idées de composition (je pense notamment à la rotation 360° de la caméra sans coupure dans l’épisode 10, ou aux multitudes jeux de transparence cités plus haut) qui n’a pas besoin d’un budget faramineux et d’effets spéciaux dernier cri pour parvenir à captiver son public. Pas plus que de poitrines bondissantes qui envahissent l’écran, tout au plus un fanservice plus subtil qui joue sur l’évocation érotique et les clichés psychologiques, sans doute les machines à fantasmes les plus prolifiques qui soient. Les seiyuus ne sont pas en reste, avec en guest la voix oh combien masculine du chanteur paradoxalement très efféminé Gackt et des doubleurs qui assurent plutôt bien leur rôle sans en faire des tonnes (on notera que c’est Yuuki Aoi qui double Sunako, on l’avait précédemment entendue pour la voix vicelarde de Mina Tepes dans Dance in the Vampire Bund, deux rôles de loli vampirique qui s’opposent violemment). L’opening entêtant typé visual key,”Kuchizuke”est signé Buck-Tick et l’ending, plus doux, “Walk no Yakusoku”, termine les épisodes en fraîcheur avec nangi.

Pic 3

村は死によって包囲されている (Mura wa Shiniyotte Houi Sarete iru/This Town is Surrounded by Death) by はち蜜@ついった via Pixiv

A côté des grands moments évoqués plus haut où l’intensité fait imploser les bâtiments, Shiki se démarque aussi par une narration bien construire qui distille progressivement son intrigue et qui a la galanterie de ne pas nous balancer pelle-mêle des vampires sataniques et de grandes gerbes de sang/d’ecchi (là, mes pensées se dirigent surtout vers Dance in the Vampire Bund), on met d’ailleurs plusieurs épisodes à avoir la certitude qu’on a bien affaire à des buveurs de sang, trompés par les théories d’un personnel médical plus enclin à la logique scientifique pure, quand bien même tous les éléments sont sous leur nez dès le départ. Un côté intrigue policière qui, mine de rien, ajoute un brin de cohérence là où c’est la dernière chose qu’on s’attendait à trouver, le tout passant presque pour une métaphore de l’oppression sectaire. A la fois une subtile reconstruction du mythe originel du vampire, et une modernisation en bonne et due forme sans qu’aucune histoire de peau scintillante au soleil et de super-pouvoirs bons à faire hurler une bande d’adolescentes hystériques ne viennent fourrer son nez là dedans.

Shiki Screen 3

Shiki Episode 01 - 04:32

Sotoba pourrait être inspiré du premier patelin nippon coupé du monde voisin de Shirakawa-go avec ses décors photoréalistes, ses détails à profusion et ses routes perdues entre deux rizières bordées de collines boisées.

Le tout est produit au sein du studio Daume, assez peu connu du grand public mais néanmoins expérimenté et présent sur des séries comme Amagami SS, Aria the Origination, Blood+, Darker than Black, Real Drive, Soul Eater, Sora no Woto, Ga-Rei Zero, Saraiya Goyou, etc. surtout au niveau de l’animation “In Between” (le travail qui consiste à lier des séquences d’images en mouvement pour leur donner un rendu fluide et cohérent), et sur des séries comme la première saison de Minami-ke, DearS et Onegai Teacher! en tant que producteur attitré de l’animation. Une expérience qui, même si elle ne convainc pas toujours lorsque le studio travaille seul, donne de très bons résultats lorsqu’il met son talent au service d’autres partenaires. Shiki fait partie de ces séries qui ne payent pas de mine, comme surgies d’un passé de l’animation japonaise qu’on pensait révolu, mais qui se permettent de pleinement exploiter les libertés qu’offre le support animé par rapport à un rendu live, comme le fait l’Arakawa Under the Bridge de SHAFT et Hikaru Nakamura en tordant à loisir l’espace-temps d’un carré de verdure sous un pont et s’en servant comme plancher de théâtre de toute une ribambelle de personnages extravagants qui communiquent un message fort sur la société moderne. Le support animé n’a pas pour objectif de représenter la réalité le plus fidèlement possible : il a le pouvoir de tordre les limites traditionnelles de la production en prises de vue réelle en plaçant ses caméras imaginaires où bon lui semble et en lui faisant adopter toutes sortes de plans impossibles pour servir une idée de fond précise, c’est bien ce qui lui donne tant d’intérêt.

Pic 2

llustration officielle de Shinji Ochi (Character Design) et Ryu Fujisaki (Concept)

Shiki, dans le contexte dorénavant commun du village perdu de la campagne japonaise pourri jusqu’au noyau à la Higurashi no Naku koro ni (il se pourrait même bien que la clé de l’histoire soit la fillette trop adulte qu’est Sunako, comme l’était Rika dans cette dernière), se sert de la souplesse qu’offre l’animation pour explorer librement la diversité des sensations humaines, et particulièrement celles qui naissent de l’effroi, qu’il soit dû à l’incompréhension ou à la psychose émotionnelle qui englobe un évènement dramatique, tout en signalant bien au spectateur qu’il ne s’agit de rien de plus qu’une fiction animée. Une série qui ne se prend pas trop au sérieux, mais choisit toujours de faire les choses avec de l’idée, du panache, et un certain sens théâtral, comme si tout ce qui prête à sourire au premier regard cachait en fait la plus dérangeante des vérités. Si vous croisez un canard boiteux au détour d’un étang, méfiez-vous, vos yeux pourraient bien lui trouver trois pattes lorsque vous vous sentirez observé par l’un de vos défunts proches enivré par l’idée de se délecter de votre fluide vital.

Shiki Screen 4

Shiki Episode 11 - Preview

Oh shi-


Gen'

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Katua Katua ·  13 septembre 2010, 23:28

Les avis sont tous très positifs sur cette série, je me torture pour ne pas y succomber… =p
Et oui, je suis la parution française du manga et je n’ai pas envie de me faire méchamment spoiler dans tous les sens :p
J’avais quand même, par curiosité du résultat, maté le premier épisode et été agréablement surprise du rendu. Surtout pour le design en fait, quand on voit comme il était devenu moche sur la version anime de Hôshin… C’est à peu près une évidence qu’une fois que le manga aura rattrapé l’anime, je me jetterai sur ce dernier ^^
Ce genre d’histoires passent généralement beaucoup mieux à l’écran, surtout quand il y a du lâchage au niveau de la mise en scène, comme ici :)

Gen' Gen' ·  14 septembre 2010, 12:07

Je classerais arbitrairement les adaptations de mangas dans deux catégories : celles qui reprennent la recette de l’oeuvre originale pour lui donner une toute nouvelle dimension et décupler son impact en dévoilant un potentiel insoupçonné (la première qui me vient à l’esprit, c’est Ouran High School Host Club), et celles qui s’attèlent tant bien que mal à la tâche de retranscrire souvent trop fidèlement une oeuvre qui ne devrait finalement qu’être lue (là, je pense à la catastrophe Negima!, très bon manga mais adaptations tiraillées entre le pitoyable et la surenchère sans trouver une quelconque forme d’équilibre graphique ou narratif). Et puis, il y a les entre-deux.

La question dans ce cas là, c’est de se demander ce que l’adaptation peut bien apporter qui n’était pas déjà dans le manga original, si elle se justifie d’un point de vue purement artistique. Sans compter qu’il arrive que certaines dérapent un peu lors de l’exercice (oh Jyu Oh Sei, tu aurais pu être si bien…). Le sujet est toujours un peu délicat, c’est à ce moment là qu’on se rend compte que les supports papier et animé restent radicalement différents même s’il leur arrive de se compléter à merveille, tout simplement parce que leurs méthodes de production et d’appréciation ont peu de choses en commun à la base. Au jeu de la comparaison, on sort rarement gagnant.

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