Tiens, on parle peu de mangas par ici. Sans doute parce que je lis moins que je ne visionne en général, mais ces temps-ci la tendance s’inverse, je laisse aller ma curiosité au gré des étagères de ma petite boutique de mangas du coin (Bachi-Bouzouk, si vous connaissez il est probable que nous soyons voisins), notamment dans le rayon romans graphiques, que j’affectionne de plus en plus. Loin des codes tranchants du Shojo et du Shonen, et peut-être plus terre à terre que les Seinen/Josei que j’apprécie aussi sans réserve, il y a ces gros volumes un peu imposants, inquiétants, les “gekiga”, avec des noms qui en imposent tout autant comme Jirō Taniguchi ou Osamu Tezuka en tête d’affiche, et des oeuvres reconnues comme Quartier Lointain ou L’Homme qui Marche qui s’y sont fait une place bien confortable. Le genre de rayon qui vous regarde de haut lorsque vous passez devant, intimidé, et semble vous chuchoter “tu as encore un long chemin à parcourir, jeune padawan”. Après avoir passé une bonne demi-heure à faire gambader mes yeux sur les tranches des dits ouvrages, je suis finalement reparti avec un one shot à l’air sobre et rafraîchissant, au style très simple. La couverture en aquarelle présentait une jeune femme allongée, comme endormie sous l’eau, et le haut de la couverture titrait : Tetsuya Toyoda UNDERCURRENT.

Scan 1

Undercurrent, illustration de couverture © 2005 Tetsuya Toyoda

Je l’avais brièvement évoqué dans un Tweet il y a quelques temps, mais finalement ça mérite un billet en bonne et due forme, et étant donné que je n’ai pas souvent l’occasion d’écrire sur des oeuvres papier c’est l’occasion ou jamais de s’y mettre. Pour rendre hommage à la très grande simplicité du récit, on va aussi essayer de procéder de manière simple, sans fioritures ni extravagances (je ne vous garantis rien cela dit, c’est une véritable épreuve pour moi d’écrire sans ressentir le besoin d’en faire des tonnes). Pour ce faire, rien de mieux que le traditionnel découpage du billet selon les différents aspects de la critique. Pour une fois, on va essayer de faire relativement court aussi, mais là aussi, le succès est loin d’être garanti.

L’intrigue :

Une plongée dans le quoditien de Kanae, une jeune femme qui dirige les bains publics du quartier, “Tsuki no Yu” (Les Bains de la Lune). Elle rouvre les bains après les mois difficiles qui ont suivi la disparition inexpliquée de son mari : aucune trace, aucun message, rien qui ne laissait supposer son brusque départ. Accident ? Nouvelle vie ? Suicide ? Kanae est dans le noir total, et les rumeurs racontent que c’est son fort caractère qui a bouleversé le quotidien d’un couple en apparence parfaitement heureux, en public ou en privé. Une question l’obsède sans que le temps n’y arrange quoi que ce soit : pourquoi ? Est-elle vraiment la cause du départ de son mari, et si c’est le cas, pourquoi est-il parti sans un mot ?

Scan 2

Undercurrent p. 46 & 47 © 2005 Tetsuya Toyoda

La forme :

Le trait de Tatsumi Toyoda est très simple, mais le souci du détail appréciable, les effets d’aquarelle de l’eau sont peut-être ce qui a le plus caressé mon regard au fil de la lecture. Les ombrages sont peu présents, même au niveau des décors, il en ressort un visuel très clair, tranché, objectif, on cherchera plutôt l’ambiance du côté des scènes silencieuses et autres idées graphiques qui ponctuent la narration (flashbacks, etc). C’est un détail que j’ai d’ailleurs particulièrement apprécié : l’auteur utilise énormément l’image pour transmettre les informations aux lecteurs, c’est particulièrement perceptible au départ où celui qui ne sait rien du synopsis recolle un peu les morceaux grâce à ce qu’on lui montre. On n’en fait pas des tonnes pour nous parler du malaise qui bouleverse Kanae, non, on se contente de la regarder en spectateur extérieur, on voit son regard un peu blasé, fatigué, toujours d’un oeil très discret. Du coup, le personnage en devient vite attachant, et on se plaît à chercher ce qui se cache sous la surface de cette jeune femme qui semble on ne peut plus honnête avec elle-même. Le quotidien des personnages est décrit avec beaucoup de sincérité, et les répliques les plus mémorables sont sans aucun doute les plus courtes.

Ce détachement narratif est l’une des principales caractéristiques de l’oeuvre, qui cherche plus à guider le lecteur qu’à approfondir un sujet ; un sujet qui est pourtant bien présent et revient en insistant tout au long de l’oeuvre dans une logique un tantinet abrupte. Grâce à cette approche, l’auteur ne sombre pas non plus dans le pathos, et se laisse même aller à quelques traits d’humour discrets au gré des dialogues, des personnages et des situations, sans que le sérieux du sujet n’en pâtisse. Bien au contraire, cette légèreté occasionnelle permet au lecteur de ne pas s’embourber dans un thème qui pourrait vite sombrer dans la lourdeur. D’une manière générale, j’ai trouvé le récit fluide et très léger, comme une sorte de reportage pas racoleur pour un sou sur un quotidien chamboulé par une disparition, sans tristesse pathétique ni subjectivité évidente. Ce n’est qu’à la fin du récit que les dialogues se resserrent et que différents constats offrent au lecteur la liberté d’apporter une conclusion à l’histoire.

Scan 3

Undercurrent p. 142 & 143 © 2005 Tetsuya Toyoda

Le fond :

On distingue très rapidement le thème fondamental du récit. Au delà du bouleversement qu’est la disparition soudaine et inexplicable d’un proche et de la manière dont on supporte cette situation au quotidien (chaque fait divers annonçant un corps retrouvé engendre une peur à peine supportable), une question se pose et deviendra le pivot de l’intrigue : “Que signifie vraiment connaître quelqu’un ?”. Je vous épargne les différentes voies qu’aborde l’intrigue pour répondre à cette question par souci de préservation du plaisir de la lecture, mais le manga a surtout la particularité de n’aboutir à aucune conclusion établie : en définitive, c’est à vous de vous forger un avis sur la question avec les éléments qu’on vous pose sous les yeux. Cette manière de traiter d’un thème sans apporter d’affirmation miraculeuse, qui viendrait éclaircir la réflexion comme un Deux Ex Machina, pousse le lecteur à réfléchir par lui-même en apportant une dimension supplémentaire au récit : les personnages servent les intentions de l’auteur sans que ce dernier les étouffe dans des dialogues trop affirmés.

Difficile de ne pas se demander si du coup, il n’en est pas de même avec les relations qu’on entretien avec notre propre entourage : si on affirme sans hésitation qu’on connaît nos proches, est-ce véritablement le cas ? Finalement, sait-on ce qui se cache derrière un regard, un silence, un sourire, un trait d’humour, tous ces éléments qu’on prend à la légère sans se rendre compte de leur importance, ou la rejetant inconsciemment ? Si on les considère comme des indices, des tentatives abandonnées de partager avec nous une partie enfouie d’une personnalité, ça pourrait bien augurer des bouleversements douloureux qu’on aurait pu prévoir. Nous-mêmes, notre comportement avec les gens que nous connaissons ne nous pousse-t-il pas à rejeter une partie de nous mêmes pour faire valoir ce que les gens attendent réellement de nous ? Du coup, l’honnêteté, la sincérité, est-ce que ce ne serait finalement qu’une bête illusion, une manière de nous voiler la face devant le fossé infranchissable qui nous sépare ? Désire-t-on réellement connaître l’autre, ou veut-on juste qu’il se contente d’être celui qu’on veut qu’il soit ? Toutes ces questions, le récit de Tetsuya Toyoda les aborde à demi-mots, comme en arrière-plan, nous questionnant non seulement sur les tenants et les aboutissants de l’histoire, mais aussi sur la manière dont nous gérons notre quotidien, consciemment et inconsciemment. Si un de mes proches venait à disparaître, qu’est-ce que je ferais, comment je surmonterais cette situation, qu’est-ce que je me dirais ? A la manière de Jirō Taniguchi, Tetsuya Toyoda nous présente une oeuvre simple qui nous pousse d’abord à réfléchir sur nous-mêmes.

Scan 4

Undercurrent, illustration de chapitre p. 215 © 2005 Tetsuya Toyoda

Impressions finales :

Une lecture assez captivante, mais pourtant pleine de légèreté et de simplicité. Si l’oeuvre ne paye pas de mine au départ et n’intéressera que les lecteurs patients (et adultes, oubliez votre soif intarissable d’excitation hormonale), j’ai beaucoup apprécié ce don qu’elle a pour nous projeter à la place des protagonistes dans le but de nous faire réfléchir sur nous-mêmes. Le style est quand à lui fluide, réaliste, net sans être incisif, parfaitement efficace dans son contexte, et toujours très objectif : on pourrait parfaitement imaginer une adaptation en prises de vues réelles sans qu’aucun budget faramineux ne soit nécessaire à la réalisation. Les décors sont simples et comme familiers, au point d’en devenir des cages un peu étouffantes dont on ne sort que pour y être renvoyés de plus belle, comme un ordinaire étouffant. Une oeuvre intimiste, chaleureuse, qui éveille souvent le sourire, qui n’a que peu de prétentions mais concerne indubitablement son lecteur, typiquement le genre de chose que je ferais lire à quelqu’un qui n’a jamais lu de manga et n’en a qu’une vision erronée. Une jolie découverte.

Références de l’oeuvre :

One Shot (Seinen/Gekiga), 15 x 21cm, 299 pages © 2005 Tetsuya Toyoda
Collection Made In, éditions Kana (Dargaud) 2008 via Kodansha Ltd. Japan
ISBN 9782505004509 - 12,50 €

Tetsuya Toyoda : Script ;
Tetsuya Toyoda : Illustration ;
Thibaud Desbief : Traduction & adaptation française ;
Eric Montésinos : Adaptation graphique.