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Texhnolyze : Nietzsche, le Pathétique et le Divin

HR

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8736 mots - 44 minutes

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Non, ne prenez pas encore vos jambes à votre coup, je vous jure que le contenu du billet qui suit est à la portée de n’importe-qui. A condition d’être prêt à dépasser des a priori solides, ce qui demande un petit travail sur soi que Texhnolyze nous force d’entrée à accomplir. “In order to enjoy it, one must endure it”, voilà comment un camarade anglais décrivait la série, une expression qui me vient toujours en tête lorsque j’en parle, comme un petit leitmotiv discret qui se glisse derrière la noirceur cyberpunk, les thèmes d’une lourdeur considérable et la violence crue, limite caricaturale qu’elle affiche. Parce que oui, envers et contre tout, il est possible de tirer quelque chose de fondamentalement positif de cet univers chaotique qui se met en ordre sous nos yeux. A mi-chemin entre la pensée nietzschienne et le post-nihilisme de nos auteurs SF contemporains, Yasuyuki Ueda (Serial Experiments Lain) et Yoshitoshi Abe (Haibane Renmei) nous décrivent une fable pessimiste où le prix du progrès technologique, de l’ascension de l’âme humaine, est l’âme elle-même.

Avant d’entrer dans le vif du sujet, petit récapitulatif technique :

Texhnolyze (prononcer : téknolàiz), テクノライズ
Diffusion : 22 épisodes, du 17 Avril 2003 au 25 Septembre 2003
Production : Madhouse, Rondo Robe, Yasuyuki Ueda
Direction : Hirotsugu Hamasaki, Hidetoshi Kaneko (artistique), Shigeo Akahori (animation)
Script : Chiaki Konaka, Masayuki Kojima, Sayo Yamamoto
Charadesign : Yoshitoshi Abe (concept), Shigeo Akahori
Musique : Keichi Urata, Hajime Mizoguchi (OP : Juno Reactor, ED : Gackt)
Distribution en France : Dybex
Staff complet sur ANN

Comme vous pouvez vous en douter, ça va spoiler du tonnerre de Jupiter, si vous voulez découvrir la série sans trop en apprendre à son sujet, vous pouvez vous contenter de lire la première partie qui vous laissera libre d’explorer ce qui se trouve au delà de la phase de “mise en milieu” plutôt délicate à appréhender, en espérant que ça vous aide à dépasser votre appréhension naturelle lors du visionnage. Autant vous dire qu’il faut supporter la forme pour pouvoir s’intéresser au fond de l’oeuvre (et pas spécifiquement sur le plan technique).

Prélude à l’eschatologie

« Je vais vous dire trois métamorphoses de l’esprit : comment l’esprit devient chameau, comment le chameau devient lion, et comment enfin le lion devient enfant. »
Friedrich Nietzsche, Also sprach Zarathoustra

Texhnolyze, c’est d’abord une plongée brutale dans un univers étranger, dont une petite fillette taciturne au masque de renard sera notre unique guide, comme une lumière intriguante, irrésistiblement attirante, dans un désert de cécité. Les plans nous présentent des environnements sombres, sales, des bâtiments aux contours confus dans lesquels évoluent des personnages fantômatiques peu enclins à la conversation. L’ambiance joue exclusivement sur les sons de cet environnement inquiétant : grondement silencieux d’un ventilateur, respirations muettes, frottement des corps aux rondeurs évocatrices, sensualité de la chair exacerbée par des scènes d’une violence considérable puisque tirée de tout contexte et perçues comme gratuites, seul un petit geste de la main que la fille au masque de renard envoie à un visiteur au visage rassurant nous permet de trouver un point de repère dans cette atmosphère étouffante, claustrophobique. Si vous ne connaissez la série que de nom, et n’en avez jamais lu le synopsis, je vous conseille vivement de démarrer le visionnage dans cet état de découverte totale, l’expérience n’en sera que plus déstabilisante et efficace.

Les six premiers épisodes de la série sont à cette image, le premier étant un chef d’oeuvre d’introduction : les dialogues sont inexistants, seules quelques phrases sans rapport avec l’intrigue viennent greffer le début de la série d’une salve de questions s’ajoutant à celles que nous offre un enchaînement de plans parallèles qui ne trouvent une cohérence narrative qu’a posteriori (la série a d’ailleurs reçu une récompense des American Anime Awards pour les dits dialogues, ou plutôt leur absence). Tout passe par le visuel et l’ambiance sonore. Un homme observe le reflet de son image dans un miroir, placide, enroulant ses poings dans des bandes de tissus, des flashbacks de violents combats lui traversant l’esprit. Deux amants s’enlacent, le regard vide. Un étranger à l’air bonhomme arrive en ville. Plus tard, sans explications, un groupe de mafieux mutile l’homme au miroir sous nos yeux, lui coupant net bras droit et jambe gauche au niveau des articulations. Hurlements, râle frénétique, grognements, les images se déforment et un blanc vif crible l’écran d’une lumière éblouissante - dans Texhnolyze, la lumière brûle et l’ombre apporte le réconfort -, c’est tout ce que le personnage nous offre pour se présenter à nous, pendant qu’il se traîne péniblement dans les égouts poisseux où s’entassent quantité de membres synthétiques à l’abandon, puis dans la poussière d’une ville jaunâtre sous les yeux de passants indifférents. À terre et saturé de douleur, celui qui sera plus tard couramment comparé à un chien erre la bave aux lèvres, rendu fou par la douleur et le mépris des regards qui se posent sur lui, mais avant tout ivre de survie.

L’épreuve ultime de son chemin de croix sera un simple escalier de pierre, qui se trouvera être le seul obstacle insurmontable qui s’oppose à sa progression vers la lumière. Sans ses précieux membres, Ichise n’est plus que la moitié d’un homme, dès lors plus aucune progression ne lui est permise, il n’arrive tout simplement plus à gravir des marches qu’il aurait franchies sans y prêter attention un peu plus tôt. Reclus dans sa misère pitoyable, enchaîné par cette douleur physique foudroyante, il est sur le point de perdre son combat lorsqu’une silhouette s’arrête sur les marches, à son niveau. Une femme parée de blanc, aux boucles blondes et aux lèvres fines. Renaissance, rédemption ? Ran, fillette au masque de renard affublée du fardeau contraint d’être la pythie de son peuple, saura que l’avenir de la ville torturée de Lux repose entre les mains, bientôt de chair et de métal, de cet être plus bas que tout homme en cet instant.

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Texhnolyze © Dybex - Lux, ville-labyrinthe criblée de câbles électriques, de bouches d’aération et de vieilles bâtissent qui semblent lui conférer une âme. Notre guide touristique : une fillette devineresse au masque de renard.

Cette introduction dérangeante au possible, voir insupportable pour les plus sensibles (au delà des hurlement et gémissements à faire fuir tous vos voisins et débarquer la police dans la minute qui suit, j’ai en mémoire une scène particulièrement douloureuse où Ichise frappe frénétiquement son poignet artificiel contre une table - la douleur que la scène évoque est d’un réalisme bluffant -), était de l’aveu de ses créateurs un ingrédient voulu des prémices de Texhnolyze : le spectateur est confronté à la dure réalité des sensations d’un Ichise agonisant, un humain, plaçant d’emblée les repères éthiques et esthétiques d’un univers difficile à appréhender qui gravite autour de valeurs et d’enjeux qui lui sont propres. Oubliez ces shōnens où les protagonistes sont plus résistants qu’un Terminator ou qu’un Bruce Willis en pleine forme, ici la chair est chair, le corps vivant et sensible. Les premiers épisodes décrivent d’ailleurs soigneusement ce retour vers une perception charnelle du corps : les nus abondent avec des traits arrondis, des muscles saillants, la chair saigne, les peaux se plissent au contact et les visages crispés par les émotions insistent sur le réalisme des sensations. Résultat : lorsque la charmante Doc accomplit son oeuvre orgasmique dans un laboratoire à la lumière éclatante qui a tout d’un sanctuaire hiératique au milieu du chaos de Lux, on perçoit facilement l’égarement du protagoniste (d’abord parce qu’on le vit nous-mêmes). Dans ce contexte, la différence fondamentale entre tissu biologique et prothèse synthétique fait plus que jamais mouche, et on sent bien que c’est tout un pan de lui-même qu’Ichise sacrifie irrémédiablement (et bien malgré lui) pour devenir un-peu-plus-qu’humain dans une sorte de rituel chirurgico-chamanique qui met clairement l’accent sur la fusion des corps.

La perte des repères physiques et moraux (spatiaux et temporels mêmes, on ne sait absolument rien de cet univers fataliste, ce n’est pas pour rien que le premier épisode est sobrement intitulé “STRANGER”, chaque chapitre étant comparé à un “rogue”), une étape nécessaire pour le passage au stade supérieur, un effort à fournir si on veut lire entre les lignes et saisir ce que l’oeuvre nous présente réellement. Je revendique le fait que les séries animées puissent accéder au statut d’oeuvres à part entières, dépassant le simple stade de passe-temps voué à l’amusement et la détente. Ça n’a jamais été aussi vrai que pour Texhnolyze, puisque soyons clair : il faut faire un effort sur soi-même pour dépasser le côté ouvertement repoussant de la série. Texhnolyze n’est ni amusante, ni drôle, et si elle s’adresse à tout humain envieux de mettre en branle ses acquis, elle ne contentera absolument pas ceux qui cherchent en elle un simple divertissement. Texhnolyze n’aide pas à oublier une journée de boulot difficile : elle appuie au contraire là où ça fait mal.

Singularité technologique

Wikipedia :
La Singularité technologique (ou simplement la Singularité) est un concept, selon lequel, à partir d’un point hypothétique de son évolution technologique, la civilisation humaine connaîtra une croissance technologique d’un ordre supérieur.

Comme beaucoup d’oeuvres d’anticipation, l’intrigue de Texhnolyze repose sur le principe de la Singularité. Si ce dernier est à mettre en rapport avec l’apparition de l’Intelligence Artificielle la plupart du temps, qui entraînerait par relation de cause à effet l’ascendance de la Machine sur l’Homme (puisque l’intelligence humaine aurait inventé une forme d’intelligence supérieure via la Machine, cette dernière inventerait à son tour une intelligence supérieure, et ainsi de suite, laissant l’humanité tout au bas de l’échelle en compagnie d’un vertige carabiné), Texhnolyze s’intéresse davantage au rapport de l’homme à son propre corps et à son environnement par le biais de la prothèse. Si une prothèse parfaite permet au corps de retrouver une capacité optimale de 100%, peut-on envisager d’atteindre les 101%, et quelles en seraient les conséquences ? Dans Ghost in the Shell, Shirow Masamune avait exploré le sujet en mettant en avant une fusion totale et indiscernable de l’Homme avec la Machine, comme une marche en avant pressée dans une évolution de synthèse désormais rigoureusement contrôlée par l’humain, et fondamentalement positive (l’homme ayant atteint le point culminant naturel de son évolution, il décide de prendre lui-même en charge son ascension), une approche idéaliste qu’on retrouvait de manière beaucoup plus expérimentale dans son Real Drive (avec une métaphore d’internet sous la forme du Metal, une vision plus synthétique et anticipée du Wired quasiment religieux de Serial Experiments Lain).

Texhnolyze prend une direction très différente, en premier lieu parce que l’univers qui nous est présenté n’est ni une uchronie, ni une anticipation. L’existence de Lux ne se rattache à aucune frise chronologique ou vision futuriste contextualisable, la ville elle-même mêlant des décors citadins des années 30 avec un progrès technologique à la fois hors-normes et dérisoire : la seule forme avancée que prend la technologie, c’est celle de ces fameuses prothèses appelées texhnolyzes, et lorsqu’on sort de cette bulle oppressante plus tard dans la série, c’est carrément la frontière entre fiction et réalité qui s’estompe, comme si l’oeuvre assumait alors pleinement son statut de création à part entière. Il y a donc bien une forme de contextualisation, de comparaison à faire valoir entre ce microcosme agonisant et ce qu’on qualifie de monde réel, mais dans une dimension plus métaphysique à laquelle on s’intéressera un peu plus loin.

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Le monopole de la technologie par les texhnolyzes a pour conséquence de faire graviter le théâtre des évènements autour d’un même point : pour que la greffe soit effective, il est indispensable d’extraire la “raffia”, matière première qui abolit les défenses immunitaires de l’organisme et empêche tout rejet. La ville entière s’est développée autour de la collecte de ce liquide précieux, engendrant des jeux de pouvoirs entre différentes organisations qui se disputent le contrôle du nectar, et de la ville. Les mafieux d’Organ contrôlent la ville d’une poigne de fer, opposés à une organisation quasi-sectaire appelée l’Union qui lutte contre cette technologie qui gangrène la société de l’intérieur, et empêche les hommes de suivre le courant naturel de leur évolution (la question primordiale étant : y’a-t-il un point maximum dans l’échelle évolutive de l’Homme, et si c’est le cas, l’a-t-on atteint ?).

Entre ces deux factions qui mènent une guerre froide placide pour ne pas enflammer à nouveau la ville entière, puisque ces crises se sont produites par le passé et sont appelées à se reproduire tel un cycle infernal, les laissés pour compte ont formé un petit groupe nommé Rakan, et le village reclus de Gabe veille sur Lux dans le respect de traditions strictes qui reposent sur une lignée d’oracles à l’écoute de la “Voix de la ville” (une personnification purement animiste de Lux, une sorte d‘“inconscient global”). Au dessus de la scène, une classe plus aisée qui n’intervient jamais dans les jeux de pouvoir de la ville, sobrement surnommée “The Class” et mystérieuse pendant une bonne partie de la série (un peu à l’image de l’organisation d’Haibane Renmei d’ailleurs, la symbolique religieuse y est aussi très présente) assure le bon fonctionnement de la récolte de raffia sous les ordres du monde en surface, un paradis hypothétique qui fait rêver tous ceux qui vivent dans l’enfer de la cité souterraine.

Rappelant dans les grandes lignes celui de Gunnm sans les chorégraphies virtuoses et la facilité d’accès (un monde de décombres surplombé par un idéal utopique mystique, une allégorie du Paradis ?), l’univers de Texhnolyze se présente comme un ensemble de rouages qui n’a que pour ultime finalité la technologie texhnolyze, et le fameux raffia. Le raffia, c’est comme dans de nombreuses oeuvres de science-fiction le matériau fictif qui permettra à l’auteur de s’écarter des frontières admises de la science pour diriger son univers où bon lui semble (ça se traduit souvent par des noms de métaux totalement abracadabrants qu’on qualifie familièrement d’Unobtainium), puisque dès lors on ajoute une inconnue de taille qui nous empêche d’affirmer clairement que “c’est impossible” (ça s’accompagne donc préférablement d’une absence totale d’explications au sujet de la dite matière, ce que Texhnolyze fait admirablement bien). Dans notre cas, il s’agit cependant d’un composé vivant (est aussi d’un genre biologique de palmiers, reste à voir si les deux ont un rapport, il faudrait poser la question à un spécialiste en immunologie, ce que je n’ai pas le loisir d’être), ce qui décuple les possibles interactions du composé avec le système immunitaire humain (on pourrait en extraire toute bactérie possible et imaginable, avec tous les bagages chimiques qui vont avec), et permet de régler l’un des plus gros problèmes du principe de la greffe : la compatibilité, la notion de rejet. On justifie alors facilement la présence de ces prothèses dans une ville qui n’est futuriste que dans les grandes lignes, la seule forme de technologie avancée étant bien au final la pratique courante mais sélective de la texhnolyze. Différence capitale : l’explosion évolutive qui suit ne transporte pas le monde dans l’idéalisme d’une science triomphante ; cette obsession vaine du progrès technologique et de l’ascension mène plutôt l’humanité à l’anéantissement à un stade où elle est au summum de son évolution, une sorte de décroissance exponentielle. Et il a bien évidemment fallu quelqu’un pour mettre le feu aux poudres.

Yoshii, The Man of Men

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Sous ses airs peu amènes, l’intrigue de Texhnolyze se développe assez simplement sur plusieurs grands axes bien distincts, chacun d’eux étant présenté par un protagoniste qui se veut personnifier des thèmes spécifiques. Si Ichise incarne par exemple le rapport à la chair, le corps physique et les instincts animaux (dont l’instinct de survie, c’est ce qui explique son côté “chien”), Ran est quand à elle une image de l’avenir proche, du théorique donc du mental (des notions qui trouvent parfaitement écho dans la peau d’un jeune enfant dont l’avenir se résume à un potentiel), une dichotomie qu’on abordera plus en précision un peu plus loin puisqu’elle est le fer de lance de la seconde partie de la série. Au delà de ces héros (tragiques) accompagnés de fardeaux conséquents contre lesquels ils se débattront tout au long de la série, plusieurs personnages secondaires viennent apporter des parenthèse ou des digressions aux notions qu’ils incarnent : il y a par exemple le “triangle amoureux” Shinji/Haru/Yoko, ou les conséquences de l’amour sur la fraternité, avec notamment une scène déchirante qui m’a assez marqué, un de ces instant qui donne toute sa force à ce sentiment que je qualifierais de “jalousie froide”, ou comment avoir l’impression que vos intestins partent en lambeaux au point de rendre chaque seconde plus insupportable que la précédente, au point que vous vous mettez à douter de vos propres yeux (la jalousie - véritable, pas l’égoïsme stupide avec lequel on la confond souvent à l’heure actuelle -, est l’un des pires sentiments qui puissent vous traverser les tripes). Le rapport père/fils de Toyama aussi (homosexualité et inceste inclus, avec une approche plus qu’évidente du meurtre paternel, Freud doit jubiler dans sa tombe), ou le paradoxe entre la vision de l’évolution de Doc et celle de Kanno, qui se confrontent violemment (dans un cas, on embrasse plus ou moins littéralement l’humanité, dans l’autre on s’en détache à son maximum). Mais l’un des personnages les plus remarquables est sans aucun doute Kazuho Yoshii, ce fameux moustachu habillé d’un blouson orange, coiffé d’un bonnet et arborant un visage calme et sympathique. On accompagne son arrivée dans la ville en début de série, ce qui en fait le personnage le plus digne de confiance et attachant des prémices de notre histoire. Je considère facilement le personnage comme l’un des plus captivants de la série, puisqu’il est le point central de la première partie de l’intrigue, cédant place un peu plus tard à l’intriguant Kanno (là aussi, on reparlera de lui un peu plus tard).

Souvent relégué au second plan et considéré comme un personnage dispensable, je reste persuadé que Yoshii est sous-estimé à bien des égards, d’abord parce qu’il reste insaisissable tout au long de son arc, ses actes ne cessant de poser le doute sur ses intentions véritables, en mettant parfois un coup à notre éthique lorsqu’on pensait avoir affaire au seul être humain sain des alentours. Le personnage est pourtant capital, et pour cause : c’est lui qui déclenchera les évènements de toute la seconde partie de la série, son unique objectif étant de pousser les différentes factions qui se disputent le pouvoir dans Lux à se confronter et s’auto-détruire, et faire naître un grand leader des cendres de la ville pour mettre un terme à la guerre froide. Selon ses propres dires, c’est une mission qui lui a été confiée par le monde en surface, mais Yoshii en est vite venu à dévier de ses objectifs originaux pour servir sa propre vision de l’humanité : lorsque la ville sera à feu et à sang et les hommes au pied du mur, ils révéleront toute la puissance de leur humanité, et se “réveilleront”. On se rapproche là du sens véritable du nom de la ville de Lux : “lumière”, pas par contraste en oxymore facile avec l’ambiance très sombre qui s’en dégage, mais parce que la ville est véritablement une lumière, un phare de l’humanité aux yeux de Yoshii.

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Texhnolyze © Dybex - Texhnolyze renoue avec les volumes du corps et la chaleur humaine.

Yoshii n’est donc ni guidé par le bien, le mal ou la morale, ça va au delà de ces principes, et c’est ce qui rend le personnage si fascinant : Yoshii est profondément philanthrope, il agit uniquement pour le triomphe de l’humanité en tant que tout indissociable, quitte à la libérer de l’éthique et du manichéisme en commettant l’impensable (et paradoxalement, en tuant), l’homme se substituant alors au rôle de catalyseur. On peut dès lors établir un premier parallèle avec une idée majeure de l’oeuvre du philosophe Friedrich Nietzsche, la dite Volonté de Puissance (Wille zur Macht), un concept qui a déjà engendré les belles heures de l’animation japonaise, à commencer par la course à la puissance d’Akira, Texhnolyze partage avec l’oeuvre son fatalisme post-apocalyptique ambiant (c’est devenu un des grands thèmes récurrents de l’animation japonaise cela dit, et le mur porteur du nekketsu).

Nietzsche écrivait que l’homme n’est qu’une corde tendue entre l’animal et le surhomme, une corde tendue au dessus d’un gouffre ; la volonté de puissance pourrait être le degré de tension de cette corde, et pour pousser la métaphore à son paroxysme, Yoshii a fait le choix de marcher sur cette corde pour la tendre au maximum, la briser et voir ce qu’il advient dans une apologie grandiloquente de la curiosité. Le chaos est formidable en cette faculté qu’il a d’engendrer naturellement la vie, il en est de même pour le chaos de Lux, qui poussera l’homme vers son apogée. Le concept de Surhomme, qui fait aussi partie des grands mouvements nitzschiens, deviendra ainsi le fer de lance de la seconde partie de la série. C’est bien après, lorsqu’on découvrira le monde en surface, qu’on sera à même de comprendre le besoin qui animait Yoshii, lorsqu’on aura a notre tour dépassé les réalités violentes mais pathétiques de Lux et les préceptes quasi-divins de The Class, comme dans une libération difficile et progressive. Mais au final, qu’est-ce qu’il reste à l’homme, lorsqu’il jouit finalement d’une liberté absolue ? Et si l’humanité elle-même était une prison ?

« La vie est, à mes yeux, instinct de croissance, de durée, d’accumulation de force, de puissance : là où la volonté de puissance fait défaut, il y a déclin »
Friedrich Nietzsche, La Volonté de Puissance

Ran, The Laconic Foreseer

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« Je reviendrais, avec ce soleil et cette terre, avec cet aigle et ce serpent, - non pour une vie nouvelle, ou une meilleure vie, ou une vie ressemblante ; à jamais je reviendrais pour cette même et identique vie, dans le plus grand et aussi bien le plus petit, pour à nouveau de toutes choses enseigner le retour éternel »
Friedrich Nietszche, Also sprach Zarathoustra

Le second personnage énigmatique qui intervient dans la série, sans qu’on sache vraiment à quel niveau et avec quelle intentions, c’est la taciturne Ran, cette jeune fille au masque de renard qui vit sous la surveillance des habitants de Gabe et de l’Ancien du village. C’est elle qui guide Yoshii jusqu’à Lux dans les prémices de la série, et qui accompagne Ichise hors des égoûts pour l’extirper de sa misère, déposant toujours une des fleurs blanches qu’elle vend aux passants pour laisser une trace là où elle s’aventure. À l’heure actuelle, on ne sait toujours pas si le personnage a été positif ou négatif dans les évènements qui ont secoué Lux, la réponse est sans doute à chercher des deux côtés. La fillette voit l’avenir proche, et s’est fixé pour devoir de guider ceux qui doivent accomplir quelque chose vers leur destinée. Apparaissant au premier abord comme un personnage en retrait qui contemple les évènements plus qu’il n’y participe, Ran révèle au fil de la série que ce fardeau lui pèse, elle en vient même à le rejeter purement en simplement avant d’affronter la crise que la ville traverse. Elle est l’héritière du don qui se transmet de génération en génération chez les femmes de la petite autarcie neutre de Gabe, seul lieu où les traditions ont encore de l’importance dans la ville souterraine. Au travers de ses doutes, la fillette nous pose une question importante : le libre arbitre a-t-il une quelconque forme d’influence sur une destinée gravée dans la roche ?

Les habitants de Gabe transmettent la ferme croyance que tout évènement s’enracine dans un cycle qui est voué à se répéter encore et encore. “Ceci est déjà arrivé, et ceci arrivera à nouveau”, nous dit l’Ancien en décrivant l’embrasement de Lux, qu’il a vécu de nombreuses fois par le passé. Une notion qui renvoie à la perception cyclique du temps chez les mésopotamiens intimement liée à la notion de fin du monde et de mort (voir la palingénésie grecque), et qui nous ramène à un autre thème phare de Nietzsche : l’Éternel Retour. Ou pour faire simple : vis ta vie de manière à ce que tu souhaites qu’elle se répète indéfiniment, c’est pour le philosophe le summum de la Volonté de Puissance d’arriver à cet état d’esprit, c’est de cette manière qu’on peut exister pleinement et toucher à toute la puissance de notre humanité. Si à la fin de votre vie on vous laissait le choix entre le néant et revivre votre vie indéfiniment, il faudrait que vous choisissiez la seconde réponse pour réellement avoir vécu. Yoshii, d’une certaine manière, tentait de réveiller cette énergie dormante tandis que Ran, projetée dans l’avenir et incapable de vivre dans le présent, n’y voit que pour finalité une imminente destruction. C’est ce qui la conduit au sacrifice lorsque, texhnolyzée à son tour, elle implore de l’achever en perçant l’obélisque de la ville d’un sabre. Un acte purement symbolique qui signe la disparition de la conscience de Ran, qui rejette catégoriquement l’union des esprits voulue par Kanno, la projection vers l’avenir s’accompagnant inévitablement d’une très forte volonté d’individualité. Ichise offrira son semblant de corps restant à la source de raffia, là où tous les habitants de Gabe sont voués à être inhumés. Les échos nous apprennent que des dizaines de corps furent abandonnés au précieux liquide au fil du temps, ces rituels pourraient-ils être à l’origine même des effets du raffia sur les greffes de texhnolyze ?

Kanno affirme très tardivement dans la série que Ran n’est nulle autre que sa soeur, Theonia, à ne pas prendre au pied de la lettre, disons qu’elle est pour lui une soeur spirituelle dans le sens où elle incarne l’intermédiaire entre la “Voix de Lux” et ses habitants, et qu’elle est un des plus purs symboles du futur, chose que Kanno convoite déraisonnablement, la théorie, c’est tout ce qu’il lui faut pour se jeter à corps perdu (c’est le moins qu’on puisse dire) dans une nouvelle phase de l’évolution de l’espèce humaine soigneusement concoctée par ses soins. L’idée de “soeur” trouve surtout largement écho dans une autre théorie sur laquelle on s’attardera plus loin.

Prison du corps, illusions de l’esprit

Le véritable protagoniste de la série, qui est aussi considéré comme son principal antagoniste (mais difficile d’imposer une quelconque échelle de valeurs au final, c’est avant tout au spectateur de décider qui agit pour le bon ou le mauvais), est le personnage de Kanno. Ce qu’on sait de lui se limite à peu de choses : il appartient à la population favorisée de The Class, et il a la caractéristique d’être équipé d’une paire de jambes de synthèse - assez sublimes si vous voulez mon avis, leur modèle est fin, arrondi et courbé, ça confère au personnage une grâce qui tient plus du cygne que de l’humain, c’est d’autant plus marquant que c’est tout ce qu’on voit de lui lorsqu’on découvre le personnage -. On sait aussi qu’il est handicapé de naissance, qu’il ne pouvait pas utiliser ses jambes, et qu’il s’est débrouillé pour en obtenir des valides en les prenant à Onishi, principal protagoniste au sein d’Organo (qui a aussi son rôle important à jouer dans notre histoire, comme chaque personnage présent à l’écran), durant leur enfance, avant de s’en débarrasser à leur tour pour adopter les texhnolyzes.

Chez les membres de The Class, on ne sait plus trop où se situe la frontière entre l’homme et la texhnolyze, les gens ressemblent à des poupées de porcelaine, ou des sculptures antiques taillées pour la perfection, qui rappellent un peu les statues qui servent d’intermédiaire au dirigeant de Romudo dans Ergo Proxy, un pouvoir inquisiteur incarné par des machines vaguement humaines, plutôt que des hommes, un pouvoir qui leur confère aussi un ascendant philosophique certain. Ça va jusqu’aux naissances contrôlées à partir de texhnolyzes qui prennent la forme de ventres gonflés de femmes enceintes, dont on ne sait pas trop si ce sont de véritables femmes, où si les dispositifs n’en ont la forme que par pur symbolisme, un système qui trouve ses limites devant les défauts de conceptions des enfants qu’il engendre. Si Kanno a vu ses jambes remplacées, sont assistant est né aveugle (mais est sans doute plus clairvoyant que lui), ce qui n’empêche pas les habitants de ce refuge de vivre sous les règles de matrones qu’ils considèrent comme leurs mères. On ne sait d’ailleurs jamais vraiment jusqu’à quel degré elles le sont. Là encore, l’imagerie de la texhnolyze est poussée à son extrême symbolisme, il en résulte un design mécanique assez superbe, sobre mais d’une grande justesse (c’est là qu’on retrouve les artworks d’Abe Yoshitoshi dans toute leur beauté). Lorsqu’on se confronte au malaise ambiant de cet environnement artificiel au possible, c’est probablement son aspect pathétique qui transparaît le plus, parce que les habitants de The Class souffrent d’un mal irréversible et fatal : l’ennui.

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Texhnolyze © Dybex - The Class nous présente une réflexion quasi-mythologique sur le sacré et le profane, avec des symboles à la fois puissants et dotés d’un bagage symbolique largement obscur. Le genre d’image qui vous marque sans que vous ne sachiez vraiment pourquoi.

A côté d’une Lux à l’atmosphère grasse et sale, du chaos ambiant de la ville, The Class est formée d’une série de couloirs rectilignes parés de motifs qui se répètent à l’infini dans lesquels circule un air rigoureusement contrôlé, comme si lui aussi avait été texhnolyzé par la main de l’homme. Pourtant, si en apparence cet ordre s’oppose à la violence et la perdition de la ville en contrebas, les habitants de The Class sont tout aussi égarés et heurtés que les habitants d’en bas, l’anarchie physique laisse place à l’anarchie de l’esprit, les deux vacillent vers une situation totalement hors de contrôle. Kanno en est la première victime : conscient que la texhnolyze ne guérit que les maux du corps (peu importe l’efficacité de ses jambes, il ne les supporte pas), il cherche dans une quête désespérée à l’utiliser pour s’extraire des souffrances de l’âme. Et pour parvenir à cette libération totale de l’esprit humain, pour libérer l’ego du soi et le réduire à l’état d’inconscient abstrait mais absolu, il emploie la méthode la plus extrême : il lance un assaut sur la ville, bien décidé à texhnolyzer entièrement tous ses habitants et les libérer de la condition misérable qu’ils partagent avec lui, celle que tous les humains partagent à son sens, on pourrait là aussi voir une forme très extrême de philanthropie (tellement extrême qu’elle prend la forme d’une profonde misanthropie, c’est violemment paradoxal, “l’humain est mort, vive l’humain” en somme).

Kanno, Ichise, Ran, Onishi, tous ces personnages sont confrontés au vide qui les dévore, et ne font que nous décrire leur échappée, qui dans leur enchevêtrement mène à une fin inévitable. Dans Lux, l’entente fragile a laissé place à l’implosion d’Organ, et tous les jeux de pouvoir sont réduits à néant par un choix : la mort ou la folie. Il en suivra une texhnolysation en série du corps de ceux qu’on appellera “Shapes”, composant petit à petit une véritable armée de clones au service de Kanno (ou d’ouvrières dans une ruche, un moyen pour Kanno de mettre en valeur une conscience plus générale que celle de l’individu, une union qui se concrétiserait un peu plus tard lorsque les Shapes s’enracinent littéralement dans le sol de la ville). On entre dans la seconde partie de la série : le corps humain est repoussé violemment, ne reste plus que l’esprit, le besoin d’aller toujours plus haut dans l’existence, comme dans une volonté de transe sans fin, sans retour à la terre. Qu’est-ce que le véritable libre-arbitre, n’est-ce pas le réduire à néant que de lui poser des limites en tentant de le saisir ? Et surtout, peut-on vraiment être libre, libéré de toutes conditions et valeurs ?

« La valeur d’une chose réside parfois non dans ce qu’on gagne en l’obtenant, mais dans ce qu’on paye pour l’acquérir. »
Friedrich Nietzsche, Le Crépuscule des idoles

Vous l’aurez compris, si dans un premier temps on s’intéressait au parcours de Yoshii et à sa philanthropie très personnelle, ce sont maintenant les obsessions de Kanno qui forment le centre de l’intrigue, sa volonté de faire évoluer l’espèce humaine. C’est à ce moment là qu’il va se produire une chose peu commune : si dans Haibane Renmei on ne pouvait que regarder les larges murs qui cloisonnaient notre univers infime et sensible, dans Texhnolyze on dépasse ces barrières, celles qui séparent l’oeuvre de son contexte réel, c’est la sensation que m’a donné le monde “en surface” (qui est plus un monde “en dehors du monde”, si je devais vraiment lui trouver une place définie). Bien décidés à mettre des bâtons dans les roues de Kanno, nos protagonistes se rendent à la surface pour trouver de l’aide après de ceux qui vivent en haut. Pourtant lorsqu’ils arrivent, il ne trouvent ni aide, ni compassion, pas même de l’amour ni de la haine, mais un spectacle fascinant dans son exécution, et désolant pour le groupe d’Ichise.

Le temps d’un rêve

Les habitants de la surface ont développé la technologie texhnolyze jusqu’à son extrême, et se font désormais appeler les “Theonormals”. Comme l’indique leur nom, ils sont plus ou moins devenus des dieux en parvenant à une maîtrise absolue de leur environnement, et ne désirant ni ne fuyant plus rien, ils ont fini pas s’enfermer dans un quotidien totalement vain, sans avenir ni passé. Les gens contrôlent jusqu’à la lumière, et peuvent du coup apparaître sous la forme qu’ils entendent, ou la plupart du temps rester carrément invisibles (c’est assez symptomatique de leur état d’esprit, et ça donne la très nette impression que le temps ne s’écoule simplement pas). Suivent des scènes qui flirtent allègrement avec le WTF : nos protagonistes atterrés conversant du bien fondé de leur quête avec une bête chaise de bureau, guidés par une fillette qui apparaît et disparaît à loisir (et qui a une voix de businessman japonais), une série interminable de bureaux auxquels sont assignés des hommes exécutant les mêmes tâches rébarbatives et monotones (c’est au point que lorsqu’une alarme se déclenche et qu’il se passe ENFIN quelque chose, personne ne sait comment réagir, et personne ne fait rien, là aussi difficile de ne pas faire un parallèle avec le monde du travail de notre bonne vieille ère moderne, où on accueille l’imprévu avec un sens inné du débordement et du “c’est pas mon problème, quelqu’un d’autre va s’en occuper”). Quand on leur dit que ce qui se produit sous terre touchera la surface à un moment où à un autre, qu’une armée prête à les assiéger se compose, on se confronte à l’indifférence la plus totale, la légèreté, la plaisanterie, les drames les plus cinglants ne sont plus que des enfantillages.

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Texhnolyze © Dybex - La sobriété moderne des visuels de la surface tranche radicalement avec le reste de la série, et nous mène sur des sentiers qu’on n’imaginait en aucun cas emprunter en abordant le visionnage.

Drôle de constat, pour des personnages qui ont vécu dans le culte de la vie en surface, considérée comme un paradis insaisissable. Les paysages de banlieue urbaine américaine parfaitement rangée aux couleurs vives provoque un choc visuel assez remarquable après qu’on ait passé tout ce temps dans la labyrinthique et sale Lux (le paysage est manifestement inspiré des peintures d’Edward Hopper, avec notamment Route 6 Eastham), et la dure réalité frappe plus fort que jamais : il n’y a personne pour sauver qui que ce soit, Lux est seule face à son destin. La surface nous offre une image assez acide du paradis terrestre : s’il n’y a plus de raison de se battre et de vouloir avancer, alors il n’y a plus de raison de vivre, même les décors faits de grandes étendues vides et d’ombres tranchées renvoient à une solitude implacable. Cette société parfaite allégée de toute souffrance est au final moins vivante, moins humaine que la Lux en perdition qui s’est transformée en véritable enfer sous terre. Les théonormaux ne vivent plus vraiment, ils sont juste là, plantés comme des pots de fleurs sur un balcon, ils contemplent l’existence plus qu’ils ne la traversent, pour eux le temps s’est arrêté.

Texhnolyze nous offre une allégorie assez dérangeante de la société moderne, où tout n’est qu’apparences, chiffrage et bienséance, illusions bien pratiques derrière lesquelles on se cache volontiers (je me demande même s’il n’y a pas encore une métaphore d’internet derrière tout ça, avec ces gens qui prennent l’apparence qui leur plaît comme on choisit nos avatars virtuels). C’est peut-être la partie de la série qui m’a le plus surpris, et celle qui m’a le plus touché aussi, puisqu’on nous met face au contraste viscéral auquel on ne peut être que confronté, ne serait-ce que grâce à des centres d’intérêt comme le cinéma, la littérature et l’animation, où on nous démontre à longueur de temps que le potentiel de l’Homme est illimité quand bien même nous sommes incapables d’en tirer quoi que ce soit dans les faits. J’ai beau être transcendé par les épopées spatiales bourrées de rhétorique que me content les romans de science-fiction, je n’en suis que plus frustré lorsque je lève les yeux vers le ciel. L’humanité nous est ainsi présentée comme le plus formidable pétard mouillé de toute l’Histoire de la Création.

La théorie la plus répandue veut que l’univers entier de Texhnolyze ne mette qu’en scène les pensées désordonnées d’une seule personne. Des textes troubles et illisibles, une ville qui s’étire et se contracte à loisir, avec ses innombrables ruelles qui semblent s’étendre au gré des besoins, une géographie trouble au possible qui rend les distances difficiles à évaluer, et nous donne parfois l’impression que les personnages sautent spontanément d’un point à un autre sans s’encombrer du trajet, ce miasme lumineux constant qui inonde plus qu’il n’éclaire, les messages essentiellement visuels, un grand nombre d’éléments renvoient à l’idée que ce que Texhnolyze nous présente est une sorte de rêve confus dans lequel les idées s’affrontent, incarnées par autant de personnages qui représentent une facette bien spécifique du rêveur. Ichise, Ran et Kanno en sont les trois grands axes : d’un côté, le corps et les sensations charnelles, de l’autre le potentiel et la projection (Kanno affirme à un moment donné explicitement que Ran a participé à la naissance de Lux), et entre les deux la frustration de l’imagination, l’histoire concluant par un suicide métaphysique en bonne et due forme lors de la confrontation des trois entités. Lux, sa voix, entité vivante à part entière incarnée par l’obélisque plantée en son coeur, pourrait quand à elle être l’inconscient du dormeur, tandis que le monde en surface qui nous offre une description acide de la réalité serait un reliquat de notre monde tangible indifférent à la souffrance individuelle.

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Texhnolyze © Dybex - Juste une question de distance ?

Le sens de Texhnolyze n’est pas à chercher dans sa conclusion, d’une douceur incroyable au demeurant (soulignée par l’une des musiques les plus sereines d’une bande originale de grande qualité signée Keishi Urata et Hajime Mizoguchi - à écouter hors contexte obligatoirement -, et aussi l’une des plus touchantes, c’est assez amusant de voir que la série nous présente la fin du monde la plus paisible qui soit alors que sa chute fut l’une des plus brutales), ni même dans son imagerie cruelle et ses personnages torturés à loisir. L’intérêt de la série réside dans les questions qu’elle éveille à son visionnage, dans cette capacité qu’elle a de repousser, de dégoûter, puis de se faufiler petit à petit dans l’esprit du spectateur pour le confronter à lui-même. Les personnages de Texhnolyze ne sont pas des stéréotypes, c’est ce qui les rend finalement peu attachants puisqu’ils sont à prendre avec leurs qualités et défauts, c’est aussi ce qui leur donne une dimension sensible innée, mais il est au final difficile de ne pas se sentir affecté par quelque chose qui semble avoir été extirpé de nous-mêmes. Si Texhnolyze nous conte un cauchemar intime, alors qui est le rêveur ? Un autre personnage hypothétique en toile de fond ? Yasuyuki Ueda, Abe Yoshitoshi ? Et pourquoi pas vous et moi ?

“Tu détruiras tout, tu nous tueras tous, et tu finiras seul au monde”, c’est la prophétie que Ran annonçait à Ichise, fatiguée de voir l’aube des drames sans jamais pouvoir empêcher qu’ils se réalisent, à son tour incapable de supporter le fardeau de la prescience. “Rien ne change jamais”. Si rien ne change dans les faits, c’est peut-être la manière de les aborder qui change la manière dont on les vit, c’est un peu la morale de la fin de la série, si tant est qu’il y en ait une. L’être humain se consume, consomme son potentiel au gré de ses expériences, puis il disparaît sans laisser de trace, deal with it. Ce tiraillement entre le corps et l’esprit, le pathétique et le divin, c’est la clé de voûte de l’ensemble de la série, une manière de nous intimer que l’Homme n’est au final ni l’animal, ni le surhomme, ni la corde qui les sépare, mais plutôt le précipice au dessus duquel elle est suspendue, qui n’a lieu d’être qu’en tant que tel. Et forcément, ça fait mal.

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SHAPES by さも via Pixiv

Conclusion

Une approche difficile, c’est le moins qu’on puisse dire. Que ce soit à cause de sa violence douloureuse à regarder comme à entendre, ou des thèmes très durs que la série aborde sans prendre de gants, Texhnolyze n’est pas à mettre entre toutes les mains, grands sensibles s’abstenir (je serais d’avis de dire que la série a des chances d’être encore plus percutante à vos yeux, cela dit). Ce n’est qu’une fois qu’on a franchi ce cap rebutant, en suivant à peu près le même parcours initiatique qu’Ichise et en l’accompagnant au gré de ses peines et douleurs, qu’on découvre ce qui se cache derrière cette plastique singulière.

Texhnolyze est l’une de ces rares oeuvres qui peuvent se targuer de proposer une expérience à part entière, et unique. Vous souffrirez sans doute en assistant aux gémissements et râles qui vous accueillent dans cet univers inquiétant, il vous faudra de la patience et de l’attention pour recoller les morceaux qui s’offriront progressivement à vous, et pour être tout à fait honnête il faudra aussi pardonner à la série quelques lourdeurs, notamment en ce qui concerne les détails pompeux des affaires d’Organ, on aurait aimé que le temps d’écran soit davantage consacré à Ran, Kanno et aux évènement de fin de série, par exemple, mais ce sont aussi ces éléments qui font que même huit ans plus tard, on peut toujours débattre et discuter du message que tente de nous transmettre la série en misant sur la perte de repères et les contrastes violents de l’existence. La philosophie en devient presque accessoire, tant ce qu’on nous propose est avant tout une question de sensibilité, de vivacité des corps et de l’esprit. De part cette approche un peu austère et on ne peut plus sérieuse de l’animation, les auteurs de la série qui ont précédemment oeuvré sur Lain arrivent sans aucun mal à s’en détacher pour nous offrir une autre oeuvre qui se suffit amplement à elle-même, à mi-chemin entre le songe et l’oeuvre de fiction. Si vous recherchez quelque chose de différent, si vous cherchez des sensations et une exploration de soi plus qu’un simple divertissement, Texhnolyze est probablement fait pour vous. Et si ce n’est pas le cas, peut-être que vous avez encore plus de raisons de faire l’effort de vous y essayer. Il n’y a pas vraiment de quoi changer votre vie, mais il y a sans aucun doute de quoi vous apporter un petit plus, comme le ferait n’importe-quel instant d’une vie, c’est bien ce qu’est une fiction après tout. Texhnolyze nous vante les mérites de la rage de vivre, et ça, c’est fabuleux.

 

N.B : Bon, j’ai finalement trouvé le courage d’écrire un billet sur Texhnolyze, je n’en suis pas tout à fait satisfait et j’aurais pu m’étaler plus longuement sur certains aspects secondaires et personnages (Ichise !), mais je considère que si ça permet à la série d’être mieux connue, et surtout mieux reconnue, même un temps soit peu, alors je peux être satisfait. C’est quand même fou que les sphères anglophones la considèrent comme une série culte alors qu’elle est à peine connue par chez nous. Il m’aura fallu plusieurs mois pour trouver les mots pour résumer mes impressions, et j’ai l’impression d’être passé d’un choc à un autre en parcourant les oeuvres auxquelles est lié Yoshitoshi Abe, tout en montant en crescendo à chaque fois, ne reste plus que NieA_7 (et Despera, croisons les doigts). C’est un peu juste niveau délai (en fait, je déborde même un chouilla, je quémande la plus grande indulgence du jury, ahem…), mais le billet sera finalement celui que je propose aux Sama Awards. Oui, au tout dernier moment, parce que les délais et moi ça fait une belle fractale astronomique. J’avais une autre idée derrière la tête, mais je me garde ça pour plus tard donc, j’ai préféré privilégier ce billet.

N.B 2 : Non, ceci n’est pas un poisson d’avril, au cas où ça n’aurait pas été assez évident.


Gen'

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Tetho Tetho ·  01 avril 2011, 15:14

(je préviens je n’ai fait que survoler le billet suite à l’avertissement de spoil (alors que je ne verrais probablement jamais cette série, le “c’est chiant mais c’est génial”, très peu pour moi))

Tu sembles considérer Ueda et ABe comme les auteurs de la série, hors si le 1er a du participer, même un peu, au scénario de par sa position de producteur, le second n’est “que” le concepteur de l’apparence des personnages. L’artisan du scénario de la série c’est Konaka Chiaki, scénariste en chef et script de 9 épisodes (dont les 4 premiers et 3 derniers).
Si il faut chercher une série à ABe, c’est Haibane, où il a assuré tous les postes relatifs au scénario de la création aux scripts, mais probablement pas Lain ou Texhnolyze.

Sinon Despera ça a pas été annulé pour de bon ? Je me souviens avoir lu une news à ce sujet, et déjà que Ueda avait révélé y a un an à Lovin’ Japan qu’alors que le touchait à sa fin, rien n’avait commencé vis à vis d’un éventuel anime.

Ileca Ileca ·  01 avril 2011, 16:21

UEDA est auteur de l’idée originale, des personnages, c’est avec une ébauche qu’il est allé embaucher KONAKA - qui en a chié avec les deux derniers épisodes, il y a eu un mois et demi de retard.
ABE est aussi mecha-designer, sa première apparemment.

Texhnolyze, chiant ? Cette série est viscérale comme pas deux. (Comment le premier épisode pourrait-il être chiant ? C’est pour moi chose impossible à envisager.)

Elle est austère mais c’est un parti pris assumé et on ne va pas fustiger quelque chose sous prétexte que ça ne se veut pas facile d’accès. (Me semble qu’ABe est pour quelque chose dans ce choix de couleurs fades.)

Comme l’a dit Gen, cette oeuvre est carrément sous-estimée alors que je la considère subjectivement comme la meilleure que j’ai pu voir. Idem pour Yoshii, personnage plus que fascinant.

Gen' Gen' ·  01 avril 2011, 19:49

On en revient au fait qu’il ne faille pas aborder la série en cherchant le divertissement. Si tu considères qu’une série n’est pas chiante parce qu’elle te divertit, tu te trompes, et tu enlèves à l’animation tout le bagage artistique qu’on défend envers et contre tout. On ne va pas bien loin avec ce genre de préjugés.

En parcourant les interviews d’Ueda et d’Abe, c’est évident qu’ils on travaillé ensemble sur les bases de la série, même si techniquement Abe n’est “que” charadesigner original et Ueda producteur. Et puis comme tu le dis, Konaka s’est occupé du script, ce qui est très différent de l’idée originale. Mais un projet, c’est le produit d’un staff complet et pas seulement d’un nom connu, je ne le nie pas, pour ces oeuvres de petite envergure c’est toujours très dur de déterminer où se trouvent les limites des tâches respectives des auteurs, Ueda est probablement celui qui a la plus grande part du gâteau.

D’ailleurs je voulais proposer quelques références en fin de billet pour que les intéressés puissent creuser le sujet, je vais peut-être corriger ça.

Ileca > “Viscérale” oui, c’est le mot :)

“ABE est aussi mecha-designer, sa première apparemment.”

J’admire vraiment ce qu’il a fait à ce niveau là, et c’est drôle qu’on parle de “mecha”, parce que la mécanique n’a justement rien de… mécanique (peut-être qu’on doit ça à son “inexpérience” dans le domaine). Ça ressemble plus à un ouvrage d’artisan qui aurait travaillé avec de la porcelaine, c’est rond, doux, presque organique, comme ces poupées auxquelles on cherche désespérément à donner une âme, ça me fait un peu penser à l’histoire de la vallée dérangeante. On rejoint le contexte de la série, puisque les texhnolyzes sont des greffes qui doivent faire partie intégrante du corps, et devenir une chair comme une autre.

Bloodysatch Bloodysatch ·  02 avril 2011, 00:51

Texhnolyze est une excellente série et je regrette aussi que cette série ne soit pas plus connue en France.
Dire que j’ai acheté les DVD sur un coup de tête sans avoir vu un seul extrait, au final à la fin de la série je me suis rendu compte que j’avais pris une putain de claque.
Texhnolyze mérite d’être tout en haut du podium de l’animation japonaise, c’est une œuvre unique.

Aer Aer ·  02 avril 2011, 03:55

Balaise, j’ai personnellement toujours évité le sujet, j’adore cette série mais j’aurais du mal à me poser vraiment pour la décrire. Faut dire que j’ai mis du temps à la voir et je ne l’ai jamais revu.

En tout les cas, un article excellent pour une série excellente.

Yoshii ne me semble pas sous estimé, c’est clairement l’électron libre qui porte la série, comme Ichise mais dans une tout autre route. L’un veut la vengeance par le chaos, l’autre veut l’évolution par le chaos. Les deux se tiennent très bien, et le faite qu’ils se croisent à peine est vraiment une bonne chose (ou pas du tout ? J’ai un trou là).

Par contre pour la surface, je voyais ca comme les conséquences d’un futur post apoc régit par des machines justement, ou plus rien n’est humain. L’image du web est très bonne, mais ne m’avait pas sauté aux yeux. Pour moi c’était vraiment la mécanique huilée à la Brazil, régit par un dieu machine qui ne peut dévier de ses rails (l’imagerie du rail dans toute la série me semble formidable).

Pas ma série préférée des années 2000, vu qu’il y a l’énorme Ergo proxy, mais clairement pas loin.

Peut être une nouvelle production vraiment originale pour les années 2010 ?

Gen' Gen' ·  02 avril 2011, 04:32

Yoshii et Ichise se croisent bel et bien, ce dernier l’expédie d’ailleurs d’un bon crochet valser quelques mètres en contrebas (avant la fin “officielle” de l’arc Yoshii). Ta description de leur perception du chaos est parfaite, les deux tendent à utiliser un même “outil” pour deux fonctions tout à fait inverses (la vengeance s’assimile à la destruction).

La comparaison avec le post-apoc et l’omniprésence des machines est plus à chercher du côté de The Class, à mon sens la surface est plus proche de notre présent (du réel, hors du contexte de la série, irl quoi) que d’une quelconque vision de l’avenir. L’aspect qui transparaît le plus, c’est ce côté vain, comme si l’évolution n’était qu’un coup d’épée dans l’eau, les théonormaux ont atteint un stade tellement avancé qu’ils n’ont plus besoin d’évoluer, et par relation de cause à effet, ils n’ont plus besoin de vivre. Au delà de la douleur et de l’ennui, qui sont des mouvements qui tendent vers quelque chose, c’est l’indifférence générale qui règne, celle qui est pointée du doigt comme un poison de notre société (l’image des bureaux alignés est assez marquante, elle est tirée d’un lieu réel dont le nom ne me revient plus en tête). C’est la différence fondamentale qu’il y a entre l’idéal de Kanno et celui des théonormaux : Kanno veut pousser l’humanité vers la forme d’intensité de l’existence la plus pure, même si le résultat est objectivement identique. Encore une fois, c’est une question de point de vue.

Il ne me reste plus qu’à regarder Brazil, je suis toujours partant pour un bon film d’anticipation…

Aer Aer ·  04 avril 2011, 13:54

Dacodac, merci pour la précision (j’avoue que ca se trouble parfois la dedans).

Pas de soucis, le coté vain je pense qu’on l’a tous perçu, c’est surtout dans l’interprétation que ca diverge. Ceci dit ton point de vue tient totalement la route. Faudrait que je revisionne la série dans cette optique.

Nathan Nathan ·  09 novembre 2012, 04:37

Merci pour cet article qui m'a éclairé sur cet anime que j'ai découvert il y a tout juste deux semaines, par le plus grand des hasards. Pour ma part, j'aime énormément ces animes qui sortent des sentiers battus et dont la renommée n'est pas très grande, en tout cas en France. La fin m'a laissé complètement perplexe, même si je m'attendais à plus je ne peux pas dire qu'elle ne me satisfait pas. Je suis a la recherche d'animes de ce genre et tout conseil est le bienvenu^^

Gen' Gen' ·  22 novembre 2012, 19:53

Au plaisir :)

Difficile de te conseiller une série similaire, ce genre de série est très ovniesque, je ne vois pas grand chose à quoi la comparer dans l'immédiat. Je peux t'orienter vers d'autres séries d'Abe Yoshitoshi comme Haibane Renmei (Ailes Grises), beaucoup moins cru mais tout aussi riche en terme de symbolique. Avec toutes les autres séries que je mentionne comme Lain ou Ergo Proxy.

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