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Animation Alternative : Alexander Petrov et la peinture à l'huile sur verre

HR

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2021 mots - 10 minutes

C’est une idée qui traîne dans ma tête depuis que j’avais écrit ce billet sur les courts-métrages en ne faisant qu’effleurer une production vaste et diversifiée. Parler de cette animation moins plébiscitée, moins regardée qui se rapproche de ce qu’il y a de plus artisanal dans le milieu, loin des industries dominantes de l’animation japonaise et des cartoons américains. Une poignée de studios se construisent une réputation en privilégiant une animation dite traditionnelle pendant que les véritable artisans de l’animation peinent à faire connaître leur travail. Tel est le fardeau d’un artiste, n’est-ce pas ?

Si des initiatives comme Young Animator Training Project sont intéressantes et dévoilent des talents prometteurs, au même titre que des productions secondaires comme Yami Shibai et Kowabon peuvent séduire un public averti (j’ai aussi envie de citer Aku no Hana mais on en reparlera) ou qu’on peut frissonner de plaisir en reconnaissant la patte charactéristique d’un sakuga, j’ai envie de mettre en avant quelques-uns de ces artistes qui font des choses magnifiques qui méritent d’être vues et reconnues. Sans avoir ni les moyens ni la prétention de leur offrir cette reconnaissance, j’ai envie de parler de mes découvertes et coups de coeur au travers de cette possible nouvelle série de billets. Et si je peux élargir des horizons et faire briller quelques yeux, c’est encore mieux.

Petrov Pic 1

Le premier nom qui m’est venu à l’esprit en dressant une liste de sujet, ce n’est pas celui d’un japonais mais d’un russe, Alexander Petrov. J’étais tombé sur un vieux DVD en fouillant les rayons de ma médiathèque, une adaptation d’une histoire courte d’Ernest Hemingway, Le Vieil Homme et La Mer. En plus d’être le point décisif de la carrière de son auteur, j’ai toujours été touché par le mélange de nostalgie et de mélancolie qui en émanait du récit au delà du côté “man vs nature”, l’histoire d’un vieil homme qui règle ses comptes avec sa vie avant de prendre la mer pour de bon et son amitié touchante avec un jeune garçon. Le DVD en question contenait une adaptation du récit d’Hemingway par Alexander Petrov, en plus d’une poignée d’autres courts-métrages de l’auteur qui permettaient de reconstruire sa carrière, et d’un making-of qui décrivait la technique de réalisation particulière qui a été utilisée pour réaliser le film d’une vingtaine de minutes : la peinture à l’huile sur verre. Je suis sorti du visionnage avec des images pleins la tête et le souvenir d’un des meilleurs morceaux d’animation que j’ai pu voir.

Petrov Pic 4

Alexander Petrov est un illustrateur et animateur russe qui a fait ses études à l’Institut national de la cinématographie S. A. Guerassimov basé à Moscou, et est souvent cité comme un disciple de Yuriy Norshteyn, autre animateur russe de renommée internationale (notamment connu pour le court métrage d’animation Hedgehog in the Fog réalisé en 1975). L’animation russe n’est pas quelque chose qui vient souvent dans les conversations lorsqu’on parle d’animation, et pour cause, la production est intégralement orientée vers une animation que j’ai envie de qualifier de “savante”, par analogie avec la musique classique qui s’oppose au pur divertissement. Des production artistiques obscures qui sortent rarement des festivals quand bien même elles y sont largement récompensées.

Alexander Petrov a reçu un Oscar du meilleur film d’animation en 2000 pour cette adaptation, et d’autres prix en Russie, en France et même au Japon où il a collaboré avec Kihachirō Kawamoto pour l’anthologie Fuyu no hi (Jours d’hiver). Une reconnaissance tacite certaine donc, mais loin d’être acquise auprès du grand public, alors que Le Vieil Homme et la Mer est la réalisation la plus accessible de Petrov. De part l’histoire qu’il adapte d’abord, le combat de Santiago contre un espadon étant au moins aussi connu du grand public que la traque de Moby Dick, mais aussi parce que la technique de la peinture à l’huile sur verre y est très aboutie, résultat de plusieurs années de travail de Petrov et de son fils.

Petrov Pic 2

Le making-of cite 29 000 peintures utilisées dans le film qui a été réalisé entre 1996 et 1999 au Canada, soit autant qu’il y a d’images dans 20 minutes de présentation, pour un rendu bluffant dont on pourrait encadrer chaque frame. Ce qui ne veut pas dire 29 000 peintures à partir de rien : comme pour les cellulos transparents empilés pour créer les différentes couches d’éléments à l’écran dans l’animation japonaise dite “traditionnelle”, Petrov peint sur des larges plaques de verre empilées sur une table lumineuse. Chaque couche de peinture est ensuite retouchée avec les doigts (oui oui) pour obtenir des séquences animées en photographiant le tout avec un appareil pendu au dessus de la table de travail.

De l’animation en cellulos avec des calques qui peuvent casser entre les doigts à tout moment, donc. Si la fluidité du résultat est très variable avec des mouvements saccadés pour les personnages, la peinture prend véritablement vie dans les scènes les plus importantes du film. L’eau est par exemple un spectacle de tous les instants : quand une canne à pêche y plonge, pour accompagner la danse de poissons volants, et quand elle se mélange au ciel pour illustrer les rêveries de Santiago.

Petrov Pic 5

Ces séquences flirtent avec le fantastique et sont celles qui m’ont le plus marqué, Petrov puisant allègrement dans l’imaginaire impressionniste et romantique pour laisser la peinture s’éloigner de l’adaptation stricte et s’envoler… littéralement. Dès les premières images, vous êtes accueillis par l’évocation d’une Afrique sauvage, mystique, quasi-surnaturelle où les montagnes sont des éléphants et des gazelles percent la brume (la traite des populations locales n’est sans doute pas assez magique pour être illustrée dans les images romantiques de la colonisation africaine).

Le film est un va-et-vient constant entre Santiago dans son combat sur sa barque chancelante, et ce monde de souvenirs et de sensations où il est toujours jeune et fend les flots en compagnie des poissons, jusqu’aux cieux. Animé par ses souvenirs et le besoin de renouer avec une gloire passée, Santiago ne se voit plus comme un vieil homme incapable et ruiné mais comme le jeune blondinet qu’il était lorsqu’il traversait les mers il y a longtemps, une histoire qui me rappelle The Quest of Iranon du penchant onirique de Lovecraft, et une histoire qu’on vivra tous à notre façon lorsqu’on approchera la fin de notre vie. Le Vieil Homme et la Mer, c’est une histoire banale autant qu’un cri déchirant. Quoi de mieux que l’eau, fluide vital insaisissable, et le vaste océan dans lequel on s’égare comme le temps, pour illustrer cette détresse intime ?

Petrov Pic 6

Factoid : Ghibli a assuré l’édition du court métrage Mon amour au Japon.

Les trois autres courts métrages d’Alexander Petrov présents sur le DVD aux éditions Montparnasse, La Vache, La Sirène et L’Homme ridicule sont des oeuvres de plus petite envergure, moins abouties, mais qui témoignent de cheminement de Petrov dans sa maîtrise de l’animation à la peinture à l’huile sur verre, et contiennent des séquences aussi intéressantes. Le rendu est moins fluide, l’image beaucoup moins nette, il n’y a aucune voix, mais certains éléments comme le travail sur l’eau dans La Sirène rappellent Le Vieil Homme et la Mer. En terme d’animation alternative, la progression et l’expérimentation dans le travail d’un artiste sont plus intéressants à suivre et comprendre qu’une production en elle-même, c’est ce qui fait tout son sel. Ce qu’un artiste raconte s’étale sur tout ce qu’il crée, sans exception.

Autre court de Petrov, Mon amour se concentre sur l’animation des personnages. Réalisé en 2009, soit sept ans après Le Vieil Homme et la Mer, le court démontre un réel progrès dans la technique de Petrov côté animation faciale, mouvements et profondeur des corps, c’est digne d’un film en prises de vue réelles ou de rotoscopie (méthode que n’utilise pourtant pas Petrov). On retrouve aussi ce soin apporté à la bande sonore avec direction sonore immersive et de très jolis morceaux de musique dans la veine de Le Vieil Homme et la Mer. Les transitions oniriques renvoient aussi aux précédentes réalisations de Petrov avec des personnages qui passent d’une scène à une autre sans coupure ou une caméra qui plonge dans un livre, éléments qui justifient complètement l’emploi de l’animation. Ces deux courts en particulier méritent d’être vus sur grande écran avec une qualité maximale (au moins celle qu’un DVD peut offrir en tout cas), la peinture à l’huile sur verre n’aimant pas beaucoup la compression à outrance, même sur tous les films de l’auteur sont faciles à trouver sur vos sites de partage de vidéos de prédilection.

Petrov Pic 3

Le Vieil Homme et la Mer de Petrov est trouvable à petit prix chez nous, je ne peux que vous conseiller de vous procurer le DVD au moins pour ce film, et le making-of a le mérite d’être super intéressant. Mon amour n’a pas eu cette chance que je sache mais vaut quand même largement le coup d’oeil. L’onirisme de Petrov est incomparable, surtout lorsqu’il donne vie à des toiles aux airs impressionnistes ou aquarelle. A bientôt 60 ans Alexander Petrov aura laissé peu d’oeuvres derrière lui, mais elles sont toutes assez marquantes pour mériter d’être plus connues, et peut-être aussi pour faire connaître des techniques d’animation inhabituelles à une époque où tout est informatisé et uniformisé à l’extrême.

J’aimerais qu’on se souvienne d’Alexander Petrov dans 100 ans et pas du torrent de nullités qui retombe chaque saison comme la mousson. Entre une industrie étouffée par le besoin absolu de rentabilité, et une autre par une crise identitaire et l’omnipotence d’un humour par finaud (ce qui ne m’empêche par d’aimer Rick & Morty et sa pornographie référentielle), il vaut mieux jeter un oeil sur ce qui se fait à côté pour retrouver l’humilité, l’honnêteté et la prise de risques dont l’animation sait faire preuve quand elle veut bien s’en donner la peine… ou quand on veut bien la laisser faire.

- Pour retrouver une analyse en détail du Vieil Homme et la Mer d’Alexander Petrov et autres oeuvres d’animation récompensées aux Oscars, je conseille ce livre bourré de détails, interviews, storyboards, dessins : Les Oscars du film d’animation d’Olivier Cotte.

- Extrait du making of de Le Vieil Homme et la Mer aux studios Pascal Blais.

- La production et la réalisation du film en détail (et en anglais) sur Animator World Network ainsi qu’une interview de Norman Roger qui a composé la musique de Mon amour.

- Le Vieil Homme et la Mer en DVD aux éditions Montparnasse (10€)


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