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Mawaru Penguindrum : Tourne, manège...

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1784 mots - 9 minutes

“Un univers est gouverné par des règles qui lui sont propres et répondent sans distinction à ses besoins”, nous souffle un drôle de fantôme aux cheveux roses au début du dernier épisode de Mawaru Penguindrum. Une phrase qui n’a pas cessé de me venir en tête tout au long des vingt-trois précédents épisodes de la série, et qui sonne comme un pied de nez à l’excentricité débordante de l’oeuvre de Kunihiko Ikuhara pendant ces quelques secondes où l’auteur perce le quatrième mur. Et si le regard étrangement impassible de Sanetoshi était celui d’Ikuhara, qui pose ses yeux au delà de l’écran pour jouïr de nos attentes et réactions médusées ? Mawaru Penguindrum est un univers à part entière, qui s’amuse à déstabiliser à longueur de temps pour mieux servir son propos, un petit monde unique qui trompe, égare, touche, fait rire, se joue des codes et genres sans perdre de vue ses objectifs. Le plus simple pour aborder ce monde étrange sans le rejeter est de saisir la main qui nous est tendue, et de se laisser guider. Mawaru Penguindrum sait où elle va, nous non, mais peu importe. “Voilà votre ticket, profitez bien du voyage”.

Mawaru Penguindrum Scr 1

Difficile d’écrire un billet sur la série, et casse-pipe. Lourde en symboles, en références, en parallèles avec le travail passé d’Ikuhara comme l’actualité du Japon, on se condamne inévitablement à passer à côté de quelque chose, à ne pas parler de la série dans son ensemble. D’abord parce qu’elle est faite pour être regardée, une expérience qui se vit et ne peut pas être communiquée dans son entièreté via l’écrit. Mais même si j’en parle maladroitement, même si je passe à côté du plus important, je me devais d’écrire à propos de tout ce qui m’est passé par la tête, de tout ce qui a défilé devant mes yeux à l’allure du paysage au travers de la fenêtre d’un train, parce que Mawaru Penguindrum est la série la plus intéressante que j’ai pu voir depuis un bon bout de temps. Avec des mots hésitants et pas toujours justes, de mon point de vue subjectif donc biaisé, je vais tenter de vous expliquer pourquoi.

Tout commence avec une comédie dramatique familiale. Himari, Shōma et Kanba vivent de manière très humble dans un taudis pauvre mais couvert de couleurs. La chambre d’Himari, petite dernière couverte d’amour par ses frères, est magnifiquement décorée, tout est fait pour que la demoiselle se sente comme la princesse d’un petit royaume chaleureux. Puis lors d’une visite d’un zoo, lorsque ses frères avaient détourné leur attention, la jeune fille s’écroule. Le diagnostic est implacable : son coeur était fragile, elle est morte. Frustrations, regrets, refus, l’ambiance chaleureuse éclate, la comédie familiale freine sec. Puis sans crier gare, c’est le miracle, un drôle de chapeau en tête de manchot et une séquence musicale de haute voltige plus tard, Himari est remise sur pieds. Son destin n’est pas scellé, mais pour qu’elle continue à vivre, les trois personnages reçoivent un manchot à leur effigie chacun, et de la bouche d’une Himari possédée et plutôt arrongante l’ordre de trouver le mythique et mystique “Penguindrum”.

Qu’est-ce que c’est ? La question est au centre de la série et reste le seul point auquel peut se rattacher le spectateur pour essayer de comprendre l’intrigue. Cette position en fait aussi le plus beau moyen de détourner l’attention qui soit, entre les développements qui semblent s’approcher d’une réponse et ceux qui brouillent toujours davantage les pistes, Ikuhara joue largement avec nos attentes et idées reçues. Lorsque les deux frères accompagnent la caractérielle Ringo dans ses frasques déviantes pour courtiser son prince, ils découvrent petit à petit qu’ils sont au centre d’un conflit qui les dépasse.

L’univers de Mawaru Penguindrum est gouverné par des règles qui lui sont propres, c’est d’abord vrai à propos de son sens de la narration. Il faut plus de la moitié de la série pour que l’esquisse d’une trame cohérente se dessine, et même à la clôture du dernier épisode certains éléments sont largement sujets à l’interprétation et au débat. Ces derniers sont pourtant de l’ordre du détail, les messages finalement simples de la série gravitent autour de ses grands symboles : lorsqu’on nous parle d’un journal qui a le pouvoir de modifier les destinées à condition de consumer son utilisateur, on se fiche royalement de savoir si c’est possible ou réaliste, c’est une loi de la série parmi d’autres. Ce qui met en déroute, c’est peut-être cette faculté qu’ont les images à s’intégrer dans la narration de manière très visuelle : des grands concepts comme ce que je traduirais maladroitement par “l’abattoir à enfants”, qui cristallise l’avenir froid auquel se destinent les enfants abandonnés dans les rues des grandes villes impersonnelles, aux plans les plus insignifiants qui débardent de sens. La façon qu’a la série de jouer avec les images, et de se jouer des images est surprenante de justesse et de maîtrise, et même lorsqu’elle en fait trop, on se dit toujours qu’on ne veut pas en louper une miette parce que ça cache une intention très claire. La justesse et le caractère répétitif de certaines images, comme le verre brisé sur les derniers épisodes, font partie de ces éléments qui confirment que le réalisateur et son équipe savent parfaitement où ils vont et ce qu’ils font, même s’ils le font de manière parfaitement fantasque.

Cette remarque s’applique au casting en lui-même, puisque chaque personnage est accompagné de ses bagages symboliques et narratifs, ce sont carrément tous les codes et les stéréotypes d’un genre que certains d’eux portent dans leur sillage pendant une bonne partie de la série. C’est le cas de Yuri et sa mise en scène théâtrale qui se permet même d’empiéter et de faire sourire sur les scènes les plus sérieuses, ou Masako, sa ligne de texte inévitable et sa noblesse oblige si accentuée qu’elle en devient parodique. Ça donne quelques-uns des passages les plus jouissifs de la série, je pense notamment aux représentations théâtrales en papier découpé de Yuri ou à l’épisode dédié à Masako et à la cuisine “délicate” du Fugu, un grand moment de n’importe-quoi. Ringo et sa quête du prince charmant sont aussi la principale ligne directrice de la première moitié de la série, au point que l’obstination du personnage devient un des plus importants ressorts comiques de la série. Avec les réactions des fameux manchots miniatures qui miment de manière plus ou moins subtile le caractère de leur maître jusqu’aux moments les plus inopportuns, ce qui ne manque pas de décorer la série d’une belle autodérision. Mawaru Penguindrum ne se prend jamais tout à fait au sérieux.

Mawaru Penguindrum Scr 2

Conséquence d’une telle caractérisation de la narration et de genres qu’elle utilise et transcende (Ringo est drôle, mais comment ne pas rire jaune face à sa situation foncièrement désespérée ?) : durant une bonne partie de la série, les personnages ne sont plus vraiment des humains, mais des idées au service des intentions de son auteur. Difficile pour le coup de les trouver attachants, ou de se mettre à leur place lorsqu’ils embrassent de manière si assumée leur statut de personnage de fiction. On ne les aime pas pour leur humanité, mais pour ce qu’ils représentent, Shōma et Takeru en tête avec deux manières opposées d’appréhender le salut d’Himari. On ne regarde pas vraiment Mawaru Penguindrum pour son humanité, mais plutôt comme un regarde un spectacle de pantins : en attendant impatiemment que se révèle la morale de l’histoire.

Seuls les derniers épisodes nous autorisent à verser une larme en esquissant des personnages plus sensibles et humains. On digresse alors sur le thème de la famille pendant que la série jubile de ses extravagances. Et en conclusion, lorsque Momoka se confronte pour la dernière fois à Sanetoshi, la boucle est bouclée, avec comme l’impression qu’on vient d’assister sans s’en rendre compte à un duel de titans. Ces deux personnages sont les seuls véritables humains de l’histoire, ou les deux facettes troubles d’une seule personne qui confronte son avenir à son passé dans un rêve un peu fou. Pourtant un rêve repose sur des faits, comme le prouvent les rapports étroits qu’entretient l’intrigue avec l’attentat qui a fait des victimes bien réelles dans trois stations de métro japonaises, il y a 17 ans, le 20 mars 1995. Qu’est-ce que cette référence, sinon un moyen d’ancrer définitivement le fictif dans le monde réel, de réconcilier imaginaire et factuel ? Kunihiko Ikuhara, ce rêveur qui croit au prince charmant mais le condamne.

Pour ces caractéristiques qui tiennent autant de qualités que de défauts aux yeux de tout un chacun, je considère que Mawaru Penguindrum nous offre d’abord un fabuleux exercice d’écriture. Certaines séries originales se sont essayé à tant de génie dernièrement, comme Akiyuki Shinbō et sa subversion du thème de la magical girl, Mahō Shōjo Madoka Magica, mais avec beaucoup plus de raccourcis et d’impasses narratives, Babel animée face au ciel indomptable qu’est le panthéon des grands. Ikuhara fustige son caprice, il prend le support animé pour ce qu’il est, l’exploite dans son plein potentiel et lui envoie un message clair : “Regarde, et apprends”.

La famille, ces liens qui se tissent indépendamment de l’héritage du sang. Le destin, choix du présent de tous les jours plus que de l’avenir ou du passé, et privilège des vivants. Le fruit interdit, qu’il nous faut à tout prix consommer pour exister pleinement. Quoi d’autre, encore ? …


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Tetho Tetho ·  26 janvier 2012, 21:45

Je trouve au contraire les personnages extrêmement humains dans leurs volonté, leurs errements et leurs erreurs pour protéger leur petit bonheur. Comme le dit Shôma dans l'épisode 1 "<i>C'était une fille qui disait que prendre le petit déjeuner en famille c'était le vrai bonheur !</i>". Ringo aussi est très humaine, à la fois dans ses excès au début, puis dans la tendresse qu'elle développe pour Shôma. Quand à Yuri et Tabuki, leur façon de se rendre compte de l'importance de ce qu'ils prenaient pour une famille de façade est très touchant.
En face on a Momoka, que la moitié des persos prennent pour le Messie, qui réalise des miracles au prix de sa personne et qui semble presque irréelle tant elle est mature et consciente pour son age. Et Sanetoshi qui lui est encore pire avec ses lapins, ses remèdes miracles et ses tours de passe-passe.

Gen' Gen' ·  27 janvier 2012, 00:25

Je comprends très bien ce que tu veux dire, et puis les personnages sont le seul vrai point d'accroche de la série à la base (en particulier Ringo, qui a le mérite de dépasser tous les stéréotypes). Mais justement, après la fin du dernier épisode, j'ai eu l'impression que Momoka et Sanetoshi étaient omniprésents tout au long de la série, même si ils restent en arrière-plan. Ringo, Yuri et Tabuki se projetaient tous par rapport à Momoka. J'ai eu du mal à m'attacher a eux jusqu'aux derniers épisodes, parce qu'ils donnaient l'impression que les absents étaient sur le devant de la scène, de même pour les parents Takakura.

Mais je pensais surtout à Masako en parlant de ça, ou aux joyeux excès théâtraux de Yuri, qui se fichaient bien de présenter un personnage humain pour s'attarder sur la narration et ses clichés. C'est moins vrai pour le trio Takakura lorsque leurs liens deviennent enfin plus clairs. Certains passages comme le "voeu" d'abandon d'Himari pour sauver Takeru (Kanba, obviously, d'où je sors ce "Takeru" ?) ou sa rencontre avec Shōma m'ont sans problème arraché une larme. Le billet aurait méritait que je m'attarde davantage sur les personnages pour éclaircir tout ça.

Je pense que c'est encore un un peu tôt pour avoir un point de vue objectif sur la série, mais je tenais à présenter de manière décousue ce qu'elle m'a évoqué. D'où l'intro, où je précise bien que la démarche sera maladroite.

Etsumi Etsumi ·  16 avril 2012, 02:47

Voila je l'ai enfin retrouvé ce billet doux, ce chant mystérieux...
Bon j’exagère un peu, mais dans l'ensemble c'est ça, cela fait des nuits ( je partage certaines caractéristiques avec les hiboux ) que je recherche ton blog, et plus particulièrement cet article. D'abord pour te remercier, grâce à ton écrit sur cet anime, j'ai eu l'envie irrépressible ( la boulimie de l'otaku tu connais?) de connaitre cette série. Je l'ai avalée comme si j'était une affamée, à ma grande honte d'ailleurs moi qui essaie d'être raisonnable sur mon quota d'épisodes/jours, c'est raté. Après la première vague de folie mangeuse d'histoires, je me suis refaite la série tranquillement. Et je l'ai trouvée que meilleure.
Donc revenons à nos pingouins, Merci beaucoup car peut être que sans toi je serais passée à côté.
Et maintenant que je relie l'article, je ne peux que t'approuver. J'ai eu l'étrange impression d'être manipulée (agréablement cela va sans dire, mais le terme est-il exact? ) par les images qui se jouaient de mes conclusions hâtives. Et à la fin, j'ai eu comme un grand choc, un sentiment qui s'apparente à la mélancolie. La tristesse d'être séparée de gens à qui l'on tient.
Par contre, à la différence de toi, à partir du 5-6 éme épisode je me suis attachée aux personnages, à leurs lubies, leurs responsabilités et plus encore à leurs faiblesses. Ringo et Shôma sont mes chouchous. Plus particulièrement la première pour ses accès de délires risibles, son combat désespéré pour une histoire d'amour qui se révèle cruelle et étrange au possible et une foule d'autres petits détails. Le deuxième est peut être dû à ma faiblesse pour les cheveux bleu, ou peut être dû à mon empathie pour Kanba. Kanba le sauveur de sa soeur, Kanba le héros, Kanba le briseur de coeur, Kanba l'éternel beau gosse calme... C'est ce que j'ai vue en lui, c'est peut être faussé, mais du coup toute ma sympathie va à son frère. Et puis Kanba il a les cheveux rouge.
Pour Himari, j'adore sa forme sous l'influence du chapeau, mes fous rires étaient garantis. Et puis d'autres encore, Tabuki sur qui j'aimerais un jour écrire un roman sur l'aveuglement ou bien Momoka mais évitons, évitons...
Voila mes propos tout à faits décousus.
Il me semble que je me suis légèrement (tout est dans la nuance) laissée emporter, j'en suis désolé mais je regrette pas. Je voulais vraiment te dire merci pour ton travail de qualité sur l’article, et la PASSION que tu as su me transmettre. Je m'en vais explorer le reste du blog, pour y découvrir peut être d'autres pépites ;).
T'as fait une heureuse!
Continue.

Gen' Gen' ·  19 avril 2012, 01:52

Chant mystérieux, vous me flattez très chère, tout au plus une bref courant d'air un peu fuyant. Je suis ravi de t'avoir permis de faire cette belle découverte, et de t'avoir transmis une once de PASSION majusculaire, ne t'excuse surtout pas de me livrer tes ressentis, c'est un plaisir de les lire :)

J'ai peut-être été maladroit dans ma manière d'aborder les personnages sur ce billet, je ne les considère pas non plus comme des figures de vitrails, et j'ai aussi été touché par les exemples que tu cites, la persévérance folle de Ringo, abonnée aux malheurs sentimentaux, et la relation ténue qui lie le trio de protagoniste par delà le sang. La famille, ce sont plus les gens avec qui on partage notre vécu que ceux qui nous ont mis au monde, c'est l'un des messages importants de la série, et les derniers épisodes le communiquent à merveille. La rencontre entre Tōma et Himari m'a fait verser une petite larme d'empathie sans trop de difficulté. Et la sacrifice absolu de Kanba, je ne sais pas si un héros commettrait l'irréparable pour sauver ce qui lui est cher, je le vois davantage comme un justicier torturé. Il y a aussi la rivalité entre deux frères qui est abordée d'une belle manière (on croise le cliché des frères ennemis à la pelle pour une bonne raison). Et puis, cette scène où Himari implore de mourir pour le libérer des chaînes qu'elle lui impose... argh. L'héroïne, la martyr, c'est elle.

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