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Tsuritama et la symbolique de la canne à pêche

HR

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2331 mots - 12 minutes

Tsuritama, c’est la seconde production noitaminA de la saison avec Sakamichi no Apollon/Kids on the Slope. Si elle est moins plébiscitée que cette dernière, qui doit une bonne partie de sa popularité au nom de Shinishiro Watanabe et à l’héritage Cowboy Bebop/Samurai Champloo, ça reste un plaisir de suivre les épisodes de la série semaine après semaine sans trop savoir quoi en attendre. Il faut dire que Kenji Nakamura aime brouiller les pistes, Tsuritama s’inscrivant dans la digne continuité de ses précédentes productions Kemonozume, Mononoke et Kūchū Kuranbo (Trapeze). De ces séries extravagantes à l’extrême en terme de réalisation comme de narration, Tsuritama garde le meilleur pour l’adapter à un contexte plus maîtrisé, ou au moins plus cadré, là où il fallait vraiment être dans le délire du réalisateur pour adhérer à ses idées déjantées et son esthétique franche. Le pitch de départ est donc plus simple et dans l’air du temps : on suit le quotidien d’une bande d’adolescents sur les plages d’Enoshima (la fameuse île de la Triforce), et leur amitié qui se développe autour d’un centre d’intérêt commun : la pêche à la ligne. Simpliste ? Dans les faits, c’est un peu plus compliqué que ça. La série sait faire tourner la tête du spectateur pour l’inciter à mordre, comme une certaine série qui mettait en scène des manchots il n’y a pas si longtemps…

Tsuritama

釣られ王子 (Tsurare ōji) par いしわり@ついったー via Pixiv.

La première chose qui m’a frappé, c’est l’esthétique, avec le charadesign simple mais très fluide et vivant d’Atsuya Uki d’abord, mais plus particulièrement pour les décors aux couleurs vives très rafraîchissantes, limite abstraits lorsque le Soleil se couche sur la mer dans un déluge de couleurs qui vont du bleu azur au rouge vif, en passant par toutes les teintes de l’arc-en-ciel. Les jeux de lumière n’utilisent aucun dégradé (effet dont les séries modernes raffolent abusent, voir Tasogare Otome x Amnesia) mais plutôt de larges aplats de couleurs coupés aux ciseaux, l’effet rend très bien sur le bord de mer et le ciel alors que les décors urbains prennent un petit côté photographie passée au filtre découpage de Photoshop. Les différents lieux de l’île sont du coup facilement reconnaissables grâce à ce jeu de photos décalquées, bien qu’on ait finalement peu l’occasion de faire du tourisme puisque l’essentiel de l’histoire se déroule sur les plages ou en pleine mer. On cherchera plus les raisons du choix de l’île du côté des légendes qui l’entourent, et on retrouve d’une manière assez agréable le côté estampe japonaise d’Hokusai, le rapprochement est particulièrement remarquable sur ses Trente-six vues du mont Fuji, qui incluent des paysages d’Enoshima. La série nous présente les légendes qui entourent l’île avec des scènes à base de tissu en dentelles découpé, qui font encore un clin d’oeil aux contes sur estampes, les paysages et mythes d’Enoshima ayant inspiré de nombreux artistes japonais.

D’après les légendes locales, la seule femme parmi les sept kami du bonheur, Benten (ou Benzaiten), a tiré ce bout de terre de la mer pour mettre fin à la solitude d’un dragon cruel qui vivait sous les eaux en lieu et place de l’île, qui était son refuge, et terrorisait les côtes alentour. Elle s’offre ensuite en mariage à la créature pour lui assurer un bonheur intemporel et fécond, et son geste altruiste marque le retour de la paix sur la baie. Elle est ainsi parfois représentée sur le dos d’un dragon, un biwa entre les mains. Cet instrument à cordes traditionnel d’origine chinoise marque à la fois la symbolique de l’amour, de la musique et du mariage qui accompagne Benten, ses origines bouddhistes et le lac Biwa, sa demeure sacrée qui se situe près de Kyoto et a la forme d’un biwa renversé (voilà à quoi ça ressemble, à ne pas confondre avec le shamisen ou le koto). Petite remarque : le frère de Benten serait un certain Enmaten dans la mythologie bouddhiste, souverain des enfers qui rappelle à juste titre le petit bonhomme irrévérencieux et colérique d’une oeuvre de Go Nagai récemment adaptée en série animée que certains reconnaîtront. En tout cas, l’histoire de la série s’inspire très nettement de la légende du Dragon d’Enoshima, avec cette volonté de faire sortir un personnage refermé sur lui-même de sa grotte et lui faire découvrir les joies de la vie sociale. Il se pourrait bien que l’image de la canne à pêche soit directement tirée de cette histoire, et que ça nous spoile même un peu les épisodes à venir. Reste aussi à savoir si l’intrigue compte se clore en 12 épisodes seulement, vu qu’on en est déjà au 7ème au moment où j’écris ces lignes. Une chose est sûre : à la fin de la série, le message sera avant tout fait de générosité et d’ouverture aux autres.

Benzaiten

Goddess Benten on the Mystical Dragon, Aoigaoka Keisei, imprimé sur bois 1833.
(Museum of Fine Arts, Boston)

Les personnages sont tous à l’image de la légende d’Enoshima, à commencer par notre personnage principal, Yuki. Il est enfermé dans une timidité maladive qui lui fait perdre tous ses moyens lorsqu’on lui adresse la parole, ce qui prend la forme d’un cube d’eau qui monte petit à petit jusqu’à l’inonder complètement de son point de vue (et c’est une excuse pour des séquences de sakuga croustillantes, dommage que le héros arrive à vaincre sa timidité par la suite…). Pour les autres, c’est juste le visage de Yuki qui se décore d’une expression… particulière avant que ce dernier s’enfuie à toutes jambes pour reprendre son souffle. Les grandes crises de subjectivité du personnage me rappellent un peu celui d’Oreki dans Hyōka cette saison, en plus amusantes et décomplexées - la scène où il panique lorsqu’une vieille dame lui demande sa place dans un metro est à mourir de rire. J’aime bien appeler ça des séquences “autistes” même si le terme est exagéré, les scènes me rappellent un peu cet état d’enfermement dans lequel le monde ne tourne qu’autour de soi et les émotions prennent une dimension écrasante, au point de totalement étouffer le réflexe social (Oreki se rapproche même du syndrome d’Asperger, même si sa blasitude totale à propos de tout ce qui l’entoure ne correspond pas vraiment aux symptômes… tout, sauf Eru ?). Ici, c’est passager et présenté d’une manière très légère, mais je trouve que c’est un thème abordé si rarement que ça mérite d’être souligné.

Yuki vit avec sa grand mère de nationalité étrangère, qui déménage régulièrement pour son travail. Sans parents, sans lieu auquel s’attaché et de surcroit d’origine étrangère, l’adolescent a bien du mal à s’intégrer dans les lycées où il passe, mais peut-être qu’Enoshima va changer la donne ? Après avoir rencontré Haru “de force”, un garçon toujours jovial qui prétend être un extra-terrestre et décide du jour au lendemain de s’installer chez Yuki pour de mystérieuses raisons, l’adolescent s’ouvre peu à peu à son entourage, et découvre l’art de la pêche à la ligne en compagnie d’un camarade de classe, Natsuki, jeune homme caractériel qui aime avant tout qu’on lui fiche la paix, et semble avoir des problèmes pour communiquer avec son père. Au travers de la pêche, les ados trouvent le parfait moyen d’évacuer leurs soucis quotidiens, Yuki apprend à connaître ses limites et à s’ouvrir aux autres. Précision, timing, intuition, courage, connaissance de soi et de celui qui mord, autant d’éléments qu’on retrouve lors qu’on communique avec l’autre. Yuki apprend et évolue doucement. Pendant ce temps, Akira Agarkar Yamada, un homme d’origine indienne qui se promène partout avec Tapioca, son canard de compagnie (ou supérieur hiérarchique ?), observe le groupe évoluer pour le compte de la Duck, une organisation gouvernementale bizarre qui surveille les activités extra-terrestres de la région.

Tsuritama

“Garder la tête hors de l’eau” qu’ils disent.

Avec ses quelques personnages qui se développent et s’ouvrent aux autres au fil des épisodes, Tsuritama a presque des airs de slice of life rafraîchissant, avec son petit harem masculin, une dose de comédie et une documentation particulièrement pointue en matière de pêche à la ligne, sorte de Kimi to Boku des bords de mer. Mais une hypothétique évolution de l’intrigue nous pend toujours au nez au coin d’un épisode, pour nous rappeler que la camaraderie c’est bien gentil, mais qu’il se passe aussi quelque chose dans Tsuritama. La série remue son appât scénaristique, et attend juste qu’on y morde pour tirer d’un coup sec et enrouler sa bobine en fil d’Ariane. Il paraît qu’Haru et sa soeur tout aussi délurée Coco sont à la recherche de quelque chose, et que Yuki peut les aider en apprenant à pêcher. Coco n’y croit pas trop, mais Haru sent qu’il a ferré le bon poisson, alors bon, il persiste, un sourire presque inquiétant aux lèvres qui trahit un instinct manipulateur - le pistolet à eau est un moyen facile de plier les gens à sa volonté. D’ailleurs, quel rôle peut bien jouer Coco dans cette histoire ?

Et puis la grand mère de Yuki faiblit, et ce dernier a une peur panique de se retrouver seul pour affronter le monde et tous ces gens qui le peuplent, on se dit qu’il pourrait bien découvrir l’amitié pour ne pas être écrasé lorsqu’il perdra bientôt ce qu’il lui reste de famille. De son côté, Natsuki mène une vie de famille difficile, insensible aux approches de son père et de sa soeur pour les réconcilier, il lui en veut, mais on ne sait pas trop pourquoi, et dans sa froideur égoïste face au bonheur de sa famille, il passe pour un monstre insensible. Akira, fidèle à lui-même et surtout à Tapioca, se rapproche de tout ce petit monde à force de les observer à l’écart, de manière pas très discrète, c’est un solitaire pas très doué en relations humaines, il est comme ça, mais pour qui travaille-t-il ? Et pourquoi, que veut la Duck ? Et surtout : comment Akira peut-il comprendre un traître mot de ce que piaille Tapioca, est-ce un cousin éloigné de Donald Duck ?

Tsuritama

“Sois cool et tais-toi”.

Bon, si on évitera de pousser trop loin les questionnements, puisque la série est en grande partie basée sur un humour absurde et bienvenu, il y a un petit potentiel derrière tout ça, les derniers épisodes diffusés nous rappellent que tout n’est pas rose et que la situation pourrait bien finir par exploser, entre l’énigmatique poisson/dragon qui obsède les aliens et l’organisation qui a du “coin”, la famille éclatée de Yuki avec cette solitude qui l’effraie tant, et la relation bouffée par les non-dits qui relie Natsuki à son père. Yuki a enfin été tiré de sa solitude à grands coups de canne à pêche (ce qui donne quelques séquences jouissives d’extériorisation par le jet de hameçon), mais l’heure est venue de rendre la pareille, et d’aider à son tour ceux qui l’ont sorti de sa caverne à ne pas sombrer. Prochaine étape dans le mouvement vers l’autre : comprendre que l’autre aussi souffre et à parfois besoin qu’on lui tende la main. En fait, l’image de la canne à pêche pour symboliser les relations humaines n’est pas tout à fait exacte : c’est au moment où on se rend compte qu’on ne pêche pas des casse-croûtes destinés à finir en friture, mais d’autres pêcheurs en pleine noyade qui tendent aussi leurs lignes, qu’on commence à sortir de sa coquille, à quitter les profondeurs de notre caverne sous-marine sécuritaire mais haineuse pour apercevoir le sourire de Benten.

Ou dumoins c’est la morale que nous transmet la série, à nous, public souvent caricaturé comme un adolescent fermé sur lui-même, trop timide pour aller vers les autres, obsédé par le petit confort de sa misanthropie, lieu sacré où personne ne peut nous faire souffrir. Et si Tsuritama ferrait l’otaque dans son dernier refuge, si l’industrie qui le fait couler encore plus bas en temps normal voulait maintenant devenir sa déesse bienfaitrice pour se faire pardonner ? L’appât n’attire pas le spectateur vers la résolution demandée d’une intrigue, c’est toute la série qui nous ouvre tendrement la bouche pour y glisser son message subliminal social. La communication, cette douce manipulation…

Tsuritama

【つり球】ちょっと江ノ島行ってくる (Tsuritama - Chotto Enoshima itte kuru) par 月海くるす via Pixiv.


Gen'

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minirop minirop ·  03 juin 2012, 22:12

C'est plutôt un homme, dans le métro ? (cf épisode 1 il me semble) ou alors y'a une scène similaire plus tard ?
Et pour moi, tapioca a plus d'une oie que d'un canard.

Gen' Gen' ·  03 juin 2012, 22:19

L'organisation s'appelle Duck, donc dans ma tête Tapioca > canard.

Pas un canard colvert bien sûr, mais il me semble qu'ils peuvent aussi être blancs (à moins que Donald soit une oie ?) : http://idata.over-blog.com/3/03/14/36/Contributions/02/canard-03.jpg

Et c'est vrai que je savais plus exactement pour la scène du metro, c'était peut-être une femme enceinte, une place prioritaire en tout cas, le résultat est le même :)

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