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Un générique à la loupe #2 : Ikoku Meiro no Croisée

HR

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2707 mots - 14 minutes

En attendant de lancer la nouvelle version du blog (je dois virer tous les tags des billets à la main pour que ça ne plante pas au moindre clic, joie), continuons nos pérégrinations sur les génériques de la saison.

Ikoku Meiro no Croisée

異国迷路のクロワーゼ (Ikoku Meiro no Croisée) by Firo@DEEN Love via Pixiv. Le blond aux yeux bleus/verts, c’est peut-être le cliché de l’étranger lambda en vogue au Japon, histoire qu’on comprenne bien qu’on est d’ailleurs, mais un français typique c’est plus gaulois et mal rasé que blond aux yeux bleus, chers réalisateurs.

Cette fois on va un peu faire les touristes en se replongeant dans le Paris du 19ème siècle. Années 1800 donc, si vous faisiez autre chose que mâcher des bouts de crayons en cours d’histoire, et plus exactement dans la seconde moitié du siècle, qui correspond grosso modo à l’Ère Victorienne anglaise (1837-1901 si mes souvenirs sont bons). L’époque doit son nom à la reine Alexandrina Victoria, et représente l’Angleterre dans son faste technologique le plus avancé avec l’apparition des machines à vapeur, d’où les ambiances steampunks que les fictions fantastiques lui prêtent souvent. Elle est aussi considérée comme l’apogée du pouvoir politique anglo-saxon, ce qui amène avec les tuyauteries imaginaires tout un tas de complots et machinations (rappelons que c’est aussi durant cette période qu’a sévi Jack l’Eventreur, un période trouble aussi donc, ce qui lui vaut toute cette emphase quasi-mystique).

Mais je m’égare, puisque notre histoire ne se déroule pas au pays du pudding mais bien chez nous, dans notre bonne vieille capitale parisienne, dans la période qui correspond plutôt au début de la Troisième République, et à l’ère Meiji pour le Japon, qui signe le début de l’ouverture des frontières du pays jusque là reclus dans un isolement volontaire depuis l’ère Edo (la politique du Sakoku). Voilà pour le contexte historique, parfait pour mettre en scène un choc culturel qui s’est obligatoirement produit à l’époque. Et force est de constater qu’avec un petit saut dans le temps, on se retrouve autant touristes de notre propre capitale que peut l’être la petite Yuno, jeune japonaise qui s’accommode tant bien que mal aux moeurs françaises.

Musique : Sekai wa odoru yo, kimi to. (Tōhana Yōmō)

Si je mentionnais plus haut l’époque Victorienne anglaise, c’est parce qu’en voyant les premières images du générique d’Ikoku Meiro no Croisée (La Croisée dans un Labyrinthe Etranger, prononcé avec un français parfait par le narrateur de la série), j’ai tout de suite pensé à un autre générique qui adoptait une approche similaire : l’ouverture d’Eikoku Koi Monogatari Emma. La musique bourrée d’instruments pittoresques, les images contemplatives qui nous présentent le quotidien d’une époque avec un sens du détail épatant et un lyrisme omniprésent, j’étais rapidement tombé sous le charme, comme si le personnage principal de l’histoire n’était autre que la ville de Londres. Ici, le processus est le même pour la ville de Paris dont on nous présente l’architecture et les monuments dans les yeux d’une Yune en admiration devant ces décors si nouveaux pour elle.

J’en regrette presque qu’une voix vienne compléter la musique, je crois qu’un simple morceau instrumental aurait parfaitement fait l’affaire, ou même, rêvons, une chanson chantée en français, histoire d’aller jusqu’au bout des choses. Pour une fois qu’on a un niveau de français convenable dans une série animée japonaise, c’est dommage qu’on ne puisse pas en profiter davantage, ça nous aurait peut-être permis d’apprécier une construction grammaticale plus fluide et lyrique qu’à l’usage (n’est-ce pas, Mathieu Ladouce ? C’est d’autant plus embêtant que les paroles portent vraiment un message puissant dans leur fond).

Scr 1

Longues robes colorées et chapeaux à plumes, affiches publicitaires d’époque (celle qui est intitulée Jardin de Paris existe bel et bien, elle date de 1897 et est signée Jules Chéret, juste à côté de celle du Moulin Rouge de Toulouse-Lautrec), vendeurs de marrons grillés, charrettes publiques et grandes terrasses de cafés, on est instantanément plongé dans l’agitation des rues mouvementées et de la foule bruyante et occupée, un brin de la vie quotidienne révolue d’une époque qui commence à remonter à loin. Dans un claquement de doigts, hop, tout ce beau monde est projeté en arrière et on revient à ce mode de vie où les passants arpentaient encore les rues calmement, sans voiture ni gens trop pressés (ces derniers n’avaient de toute façon que le choix de la charrette tirée par des chevaux, qui est certes plus rapide qu’une paire de jambes mais ne va pas bien vite non plus). Une vie citadine plus posée qu’on retrouve encore dans certains quartiers et villages à l’heure actuelle, mais qui disparaît petit à petit face à l’exigence des grandes villes.

L’homme est devenu prisonnier de son emploi du temps, ça devient presque un défi de trouver une petite heure pour se promener au détour d’un parc ou d’une galerie commerçante, en laissant traîner des yeux curieux n’importe-où. L’époque de la gloire de l’accordéoniste de rue est révolue, aujourd’hui on ne prend même plus la peine de se retourner lorsqu’on croise sa mélodie surannée, c’est même limite si on ne presse pas le pas pour éviter une situation gênante. Il n’y a bien que les terrasses de ces bons vieux cafés qui soient restées les mêmes lorsqu’elles n’ont pas été écrasées par les routes, tout un tas de gens serrés qui s’assoient et discutent autour d’une bonne boisson. Des habitudes encore très prisées dans les vieilles villes de province où le temps avance au ralentit, et nous laisse percevoir l’importance des petites choses.

On peut même s’essayer à dresser un plan des lieux en jetant un oeil aux détails des boutiques et cafés qui parsèment les façades des immeubles à l’architecture haussmannienne toute verticale. On peut notamment entrapercevoir la façade de l’Hotel Turenne, un bout d’enseigne d’un café “Le Point” (comme il y en a sans doute des tonnes dans la capitale), des chemisiers et serruriers au nom de J.Fontenelle (probablement fictifs, c’est apparemment trop dur de trouver des noms qui sonnent français, on notera aussi un Ginouillac dans le lot), et un grand nombre d’enseignes masquées par les passants et personnages, comme c’est ballot. On peut aussi lire sur une affiche “Evocation des Nonnes de Robert-le-Diable”, qui est un passage d’un opéra de Giacomo Meyerbeer joué pour la première fois en 1831 qui eut un succès considérable jusqu’à la fin du siècle.

Si la plupart des enseignes sont fictives, on se situe aisément dans le centre de Paris avec ses grands immeubles et monuments, même si la galerie dans laquelle nos protagonistes officient est quand à elle tout à fait imaginaire. Elle s’inspire peut-être de la galerie Vivienne à Paris (les façades sont aussi très semblables dans la galerie Colbert, tandis que les supports de la verrière et le sol font plutôt penser au passage des Princes, voir photos ci-dessous), une architecture que partagent pas mal de centres commerciaux historiques en Europe, comme la galerie de Victor-Emmanuel II à Milan ou la galerie royale Saint-Hubert à Bruxelles.

Galerie du Roy

Galerie Vivienne

Passage des Princes

En dehors de ces inspirations fortuites, le générique nous présente aussi plusieurs monuments célèbres de la fière Paname. Parenthèse : la ville doit ce surnom aux chapeaux qui y ont fait fureur dans les années 1900, les “panama”. Oscar, propriétaire de la boutique qui veille sur Yune et le blondinet du haut de sa barbe blanche, en porte d’ailleurs souvent, comme on peut le voir à la fin du générique (le nom du chapeau vient quand à lui des ouvriers qui le portaient alors qu’il étaient attelés à creuser le canal du même nom).

En vrac, on peut apercevoir la Fontaine de Molière, érigée en 1844 par Bernard-Gabriel Seure en hommage à Molière, comme son nom l’indique, angle rue Molière et Richelieu dans le 1er arrondissement. L’Arc de Triomphe qu’on ne présente plus, achevé en 1835 au milieu de la place de l’Etoile d’où partent de larges avenues dont les tout aussi célèbres Champs-Elysées (manifestement beaucoup plus calmes à cette époque). On nous présente aussi une partie sculptée du toit de l’Opéra Garnier, au coeur du 9ème arrondissement, bijou d’architecture toujours intact. On voit en particulier la façade du Pavillon de l’Empereur, réservée à son usage exclusif donc, avec quartiers et fumoir à l’étage. De l’autre côté se trouve un autre pavillon à la toiture très semblable qui constituait en quelque sorte un accès VIP pour les grandes pontes, et a été aujourd’hui transformé en restaurant sur son plein pied.

Opera Garnier

Si vous ne l’avez pas reconnu, le grand bâtiment symétrique aux tours orangées qui s’élève devant un large parc est le Palais du Trocadero tel qu’il était au début du siècle dernier, un très bel édifice imaginé par Gabriel Davioud et Jules Bourdais à l’occasion de l’exposition universelle de 1878 qui mélange de manière surprenante des inspirations musulmanes antiques et byzantines et fit face à la Tour Eiffel. Les larges bâtisses sur les côtés sont repliées en demi-cercles sur la partie centrale pour représenter des ailes, et l’édifice abritait des statues orientales très diversifiées et abritait un orgue immense construit par Aristide Cavaillé-Coll, aujourd’hui déplacé à Lyon.

Le palais a finalement été remplacé en 1937 par le tristounet Palais de Chaillot qui reprit les fondations du bâtiment (je lui trouve l’air d’un barrage éventré, si je puis me permettre, les joies de l’architecture “moderne”), vous savez, c’est l’endroit duquel vous avez la plus belle vue sur la Tour. Le bâtiment actuel fait pâle figure lorsqu’on le compare à son ancêtre, je trouve bien dommage qu’on ne puisse plus observer ce témoignage saisissant d’une rencontre de cultures et véritable symbole de métissage de peuples. Ci-dessous une petite comparaison en photos de la version originale et de ce qu’il en reste. Notons pour finir que le Trocadero doit son nom à un fort espagnol de Cadix (le port qui alimenta la conquête des Amériques), un hommage de la bataille décisive qui a eu lieu à cet endroit était prévu, mais le projet n’a jamais été concrétisé, laissant le champ libre aux architectes durant les expositions universelles

Palais du Trocadero

Palais de Chaillot

Franchement, j’aimerais bien voir à quoi ressemble cette photo si on avait laissé le palais à sa place. Avouez quand même que ça avait de la gueule, à en faire rougir nos amis italiens.

On peut aussi relever que le pont sur lequel on observe une Yune pensive (nostalgique de son pays ?) ressemble au Pont Royal, avec quelques éléments architecturaux supplémentaires. La large fontaine entourée de chevaux qui cabrent et de tortues qui projettent des jets d’eau vers l’intérieur est la Fontaine des Quatre-Parties-du-Monde achevée en 1874, située dans le jardin Marco-Polo, avenue de l’Observatoire dans le 5ème arrondissement. Chaque femme soutenant le globe central représentent une partie du monde : Afrique, Amérique (une amérindienne), Asie (une femme chinoise) et Europe. Le fontaine en elle-même est issue d’une collaboration de plusieurs architectes et est le résultat de l’assemblage de leurs oeuvres. C’est à peu près tout pour les références à la ville de Paris.

Fontaine des Quatre Parties du Monde

Niveau détails cocasses, je remarque qu’absolument tous leurs parisiens sont blonds ou châtains, la seule vraie brune du lot est Yune. Bon, c’est compréhensible puisque le teint des cheveux asiatiques a la particularité d’être toujours très sombre, en comparaison un brun chocolat doit leur sembler être un vrai blondinet. C’est ce qui explique aussi qu’ils représentent toujours les étrangers blonds aux yeux bleus, l’exagération caractéristique des mangas s’occupant de creuser l’écart. On pourra noter à ce niveau là, et de manière assez surprenante, que Yune est équipée d’une large paire d’yeux mignons comme tout alors que Claude a des yeux beaucoup plus fins qui lui donnent un air asiatique…

C’est là où le charadesign trouve ses limites puisqu’il est impossible de faire la différence entre deux faciès pourtant très différent dans la vie réelle, habillez Yune avec une robe et vous obtenez une française lambda. C’est drôle qu’une méthode de représentation de l’image qui est censée rendre le moindre détail ridiculement envahissant soit totalement impuissante à ce niveau là, les cheveux deviennent pour le coup le seul moyen de marquer cet écart physique à côté d’un fossé culturel beaucoup plus simple à appréhender.

Ikoku Meiro no Croisée

Qui des deux est vraiment typé asiatique, au final ?

Un dernier mot à propos de l’ambiance : j’ai vu que la série est très souvent comparée à Aria, pour son rythme calme et sa volonté très forte de s’attarder davantage sur ses personnages et son background qu’une action envahissante et abrutissante. J’ai aussi envie de citer Spice & Wolf, même si les époques sont évidemment radicalement différentes, pour cette intrigue principalement orientée sur un petit commerce de quartier qui poursuit ses affaire pendant que Yune apprend le métier (ou plutôt, fait office d’admirable boniche). La réalisation aussi m’évoque les aventures de Laurence et Horo, avec ce design honnête mais perfectible. Pourtant il n’y a aucune forme de voyage et nos protagonistes ne sont pas des adultes accomplis, à mon grand dam. Là ou les voyages du couple de marchands ambulants voyait petit à petit des airs de romance se développer et mettre en danger leur parcours, présentant nos protagonistes à des choix décisifs, je vois mal quelle forme de relation peut se développer entre Yune et Claude sur Ikoku Meiro no Croisée. Au mieux, une franche familiarité de relation frère/soeur ? Tout dépendra en fait du passé encore flou de Yune, mais elle ne se révélera probablement pas être une kami des rizières nippones. La série peut tout aussi bien se contenter de se laisser tranquillement porter par le courant sans qu’on ait quoi que ce soit de plus à en attendre.

Dans tous les cas, c’est bien la ville de Paris l’héroïne de cette histoire, et cette rencontre curieuse entre deux cultures étrangères qui anime un peu l’étincelle chez nous tous. Wait & See, pour l’instant le mieux est de profiter de cette croisière dans le temps, qui est autant un voyage de découverte pour nous que pour les spectateurs japonais qui rêvent d’une France lointaine terriblement exotique et romantique, ne voyant que faste et richesses culturelles dans une culture populaire beaucoup plus diversifiée. On inverse les rôles pour une fois, et c’est plutôt rafraîchissant.


Gen'

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Mackie Mackie ·  12 décembre 2011, 21:05

Chouette article, que je remarque avec retard.
Au sujet de la fontaine de Molière, un détail : je ne pense pas qu'elle ait été choisie au hasard dans ce générique. A deux pas du Palais Royal, elle marque l'angle entre la rue Molière et la rue de Richelieu, à un jet de pierre de la rue Sainte-Anne... "la" rue japonaise de Paris.
je connais bien le quartier, j'y ai habité quelques années, et j'y retourne encore souvent ^^

Gen' Gen' ·  13 décembre 2011, 06:13

Eh bien merci pour cette précision intéressante, j'avoue que je ne connais Paris qu'en touriste, et c'est surtout cette image de la ville dont semble s'inspirer la série pour la décrire. Tous ces monuments n'ont de toute façon pas été choisis au hasard puisqu'il renforcent l'image idéalisée de la ville aux yeux des japonais, comme on ne verrait chez eux que des temples à l’esthétique incomparable (ou l'effervescence des quartiers de la capitale, pour les plus métropolitains). La comparaison du Trocadero montre pourtant bien que cette image appartient en grande partie au passé, lorsqu'elle ne sort simplement pas de l'imaginaire romantique des gens... Le charme des endroits est partout, mais il est surtout subjectif, jamais plus intense que lorsqu'il est lié à un vécu.

Peu importe le retard va, je ne publie pas encore de billets assortis d'une date limite d'auto-destruction, je pratique le blogging intemporel. Bloguer le buzz, c'est la garantie du succès immédiat, mais c'est surtout se condamner à ne vivre qu'au travers de lui, sans prendre le temps de réfléchir à ce qui nous passe sous les yeux. Privilégions le recul et la patience dans ce monde d'hyperactifs :)

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